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Opposition togolaise :quand les présidents-fondateurs jouent les prolongations

 

Partir un jour, sans retour… Au Togo, l’échéance d’une passation de pouvoir donne des cauchemars à toute une génération de leaders de l’opposition. Prompts à dégainer les slogans d’alternance et de changement contre le pouvoir qu’ils combattent, ils se comportent en véritables potentats en interne. Au risque, parfois, de provoquer l’implosion de leur formation politique et le désarroi de militants désabusés. Entre Faux départs et come-backs orchestrés, la présidence à vie vire au messianisme…

 

Au Comité d’action pour le renouveau (CAR), la pilule du renouvellement des instances dirigeantes du parti a du mal à passer. Le décor est celui d’un mauvais vaudeville qui pourrait s’intituler « Papy fait de la résistance. » Dans le rôle de la figure tutélaire, l’avocat Yawovi Agboyibo, le président d’honneur du parti, actuellement engagé dans une véritable opération de reprise en main de « sa chose » ; une formation politique qu’il a créé dans la fièvre de ce qui était alors appelé le boom de la libéralisation politique en Afrique dans les années 90. Figure emblématique de l’opposition locale, son nom a fini par être congénitalement associé à celui d’un parti dont les positions étaient d’abord et avant tout celles du Président. En 2008, le « bélier noir », (son surnom) s’est retiré des instances officielles du CAR et s’est vu attribuer un titre honorifique de président d’honneur, laissant la direction du parti à Dodji Apevon, lieutenant de la première heure et avocat lui aussi. Le temps des formules de politesses et de la courtoisie est désormais révolu entre les deux hommes. Après de vaines tentatives de gestion en interne d’une crise ouverte depuis des mois, l’heure est à la guerre épistolaire et aux déclarations à l’emporte-pièce entre partisans de chacun des protagonistes. En cause, une volonté, de moins en moins dissimulée du président d’honneur, de redevenir président tout-court…

 

Président d’honneur ou président dans l’ombre ?

 

Depuis, la fronde interne s’est intensifiée au sein du CAR, ramenant au premier plan la récurrente question des présidents-fondateurs indéboulonnables. « La mise en scène de leur retrait de la vie politique n’est actée qu’à partir du moment où ils sont assurés de continuer par tirer les ficelles du parti dans l’ombre », analyse Yves Amakoué, politologue et auteur d’un essai à paraître sur la question. Subir en permanence l’envahissante pression d’un « Pater familias », déguisé en président d’honneur, une sensation expérimentée par de seconds couteaux transformés en marionnettes taillables et corvéables à merci, en attendant le retour de celui qui n’est jamais parti en réalité. Dodji Apévon et ses amis ont tenu quelques années, avalé des couleuvres et joué à perfection leurs rôles de figurants, puis le vernis de la servilité a craqué. Résultat : une guerre de tranchées à l’issue incertaine au sein du parti, des fédérations profondément divisées sur la question et une image de la formation politique durablement écornée.

 

En ce moment c’est l’épée de Damoclès d’une anathème qui plane au-dessus de ceux qui ont osé défier le chef. « Ce qui se passe actuellement au CAR est symptomatique d’une situation quasiment identique dans les autres partis politiques de l’opposition ; leurs leaders sont viscéralement inaptes à s’appliquer à eux-mêmes les principes d’alternance et de changement qu’ils réclament des régimes qu’ils combattent », diagnostique Yves Amakoué.

 

Hérésie et crime de lèse-majesté !

 

Alternance dans l’organigramme des partis, renouvellement d’une classe politique sclérosée, incantations traditionnelles de leaders jaloux de leurs privilèges féodaux ? Cette  controverse autour du leadership n’est pas nouvelle au sein de l’opposition togolaise. Elle prend parfois des allures de guerres fratricides drainant son lot de cadavres et surtout de partis en lambeaux.  « Les opposants ont fini par accréditer l’idée que leurs querelles intestines prenaient le pas sur la lutte contre le pouvoir», constate Albert. Installé en Suède depuis une vingtaine d’années, il a assisté en 1999, à la querelle entre Antoine Folly et Cornélius Aidam. Les deux frères d’armes qui dirigeaient l’Union pour la démocratie sociale(UDS), ont préféré l’éclatement du parti à une paix des braves. Source de la tension, la ligne d’orientation politique de l’UDS.  Pour le chef du parti, tout se passe bien aussi longtemps que les mécanismes d’allégeance et de vassalisation des troupes fonctionnent. Partout, le mode de fonctionnement semble marqué du sceau du monolithisme. Désignation des candidats aux diverses élections, finances du parti, ligne politique, déclarations officielles, l’omnipotence du président-fondateur est sans limites au grand dam de sous-fifres, transformés en garçons de courses impuissants. « Ça puait le Rassemblement du peuple togolais(RPT, ex-parti unique), à plein nez », décrit Komlan, éphémère secrétaire national des jeunes d’un parti de l’opposition avant de passer avec armes et bagages dans le camp de l’Union pour la République (UNIR, le parti au pouvoir). Parce qu’ils tiennent les cordons de la bourse, pour la plupart, leur autorité est sans partage face à des militants pétrifiés dans la soumission. La moindre manifestation de liberté d’esprit est passible du crime de lèse-majesté ou d’hérésie face à la toute-puissance du souverain pontife ou du maréchal. « Maréchal », c’est le surnom de Gilchrist Olympio, l’insubmersible président de l’Union des forces de changement (UFC). « Avec lui, la sanction est sans appel : à la moindre contestation, le couperet tombe et c’est la mise à l’index immédiate », témoigne Kayi, ancienne militante du parti, aujourd’hui revenue de ses illusions. « Evoquer le passage de témoin était déjà un délit en soi et on n’était pas loin du Soviet suprême ou du peloton d’exécution politique », se rappelle-t-elle encore. Le constat est frappant de similitude dans les principales formations de l’opposition togolaise : devenus quasiment octogénaires pour la plupart, les présidents fondateurs s’accrochent désespérément à un statut que ne justifient ni l’état-civil, ni l’environnement politique. Du coup, démissions de militants historiques et attaques au vitriol contre le président se multiplient. Ce dernier, vautré dans le confort d’un interminable monologue, n’en a cure. Il alterne intrigues, coups bas et manipulations diverses pour garantir sa longévité. « En la matière, nous battons aussi le record de la plus vieille opposition dans la sous-région », ironise Mathurin. D’un optimisme à toute épreuve, il espère encore que, sous la pression d’une génération de moins en moins encline à la génuflexion, l’ère des patriarches touche à sa fin.

 

« Evoquer le passage de témoin est un délit en soi. »

 

Une fin qu’ont anticipé avec plus ou moins de réussite, certains leaders de l’opposition comme Edem Kodjo, l’ex-président de la Convergence patriotique panafricaine (CPP) et le professeur Léopold Gnininvi, de la Convention démocratique des peuples africains (CDPA). Le premier a pris ses distances d’avec le tumulte politique togolo-togolais depuis 2009 au profit de Pax Africana, une fondation dédiée à la gestion des conflits et à l’expertise géopolitique sur le continent. Il en assure, sans coïncidences, …la présidence. Son successeur Francis Ekon, n’a pas eu besoin de sortir la dague empoisonnée pour prendre le relais. Il faut une boussole d’une rare précision pour retrouver les traces du second. Après avoir transmis le gouvernail de la CDPA à Brigitte Adjamagboh-Johnson en 2010, ses apparitions se sont progressivement espacées et seuls quelques intimes du premier cercle ont des nouvelles du « prof ». Ce dernier, il est vrai, est un chat échaudé.

 

Quelques années plus tôt, il a eu maille à partir avec son colistier Emmanuel Gu-Konou au sein du parti. Là aussi, l’expérience a été amère : Gnininvi est resté aux commandes de la CDPA, tandis que Gu-Konou a pris les rennes d’une CDPA-Branche togolaise avec ses soutiens. Expériences marginales de transmission de témoin pour les uns, retraite politique en trompe-l’œil pour les autres, la CPP et la CDPA peuvent

 

(Suite à la page 5)

se targuer d’avoir fait l’économie de la violente guerre de succession que se livrent certaines formations politiques aujourd’hui. En dépit de leur rareté, ces exemples prouvent qu’une vie après la présidence d’un parti d’opposition est possible.

 

« La pensée unique et les méthodes de la Stasi, c’est terminé ! »

 

C’est le leitmotiv d’un nouveau bataillon de militants pour lequel, le mythe du président fondateur n’est plus investi de la même sacralité. Finie la hantise des procès pour contestation du père-fondateur, aux oubliettes aussi la peur de l’excommunication. Sale temps pour les mentors. « La pensée unique et les méthodes de la Stasi, c’est terminé », décrète Agossou, une des jeunes pousses qui monte au sein du CAR. Complètement décomplexée vis-à-vis de la statue du commandeur, une génération de militants, rompue aux manœuvres politiques, n’hésite plus à questionner l’âge du capitaine, son état de santé précaire et ses méthodes de management du parti. L’omerta caractéristique de ces dernières années a volé en éclat face au culot pyramidal de jeunes loups à l’ambition féroce. A ses visiteurs du soir, Gilchrist Olympio raconte invariablement, comment, en 2010, Jean-Pierre Fabre, un de ses plus fidèles lieutenants, a atomisé la popularité de l’UFC, mis à nu ce qu’il considérait comme les turpitudes de son patron, avant de claquer la porte pour aller créer une Alliance nationale pour le changement (ANC). En l’occurrence le fils spirituel n’a pas flanché au moment d’en découdre avec le père-fondateur. Celui que, nombre de ses détracteurs accusent d’avoir des « méthodes d’Ayatollah », a mal digéré l’affront, et ne manque pas une occasion de prédire une lente et douloureuse agonie politique à son ancien bras droit… Inimaginable hier, le scénario suscite des vocations au sein d’une opposition, plus demandeuse d’idées novatrices que d’hommes providentiels. Aller au clash est de plus en plus une perspective alléchante pour des militants qui s’y préparent froidement. Faisant peu de cas d’une discipline de parti qui ne profite qu’à un leader gâteux, ils sont prêts à passer à l’acte. Tuer le père ne pose plus aucun problème à ces Brutus des temps modernes. Au moment où les regards se tournent vers l’ échéance d’un congrès de tous les dangers au CAR, les éléments d’un affrontement final se mettent en place. Avec pour enjeu essentiel l’avenir d’une formation politique, qui en sortira, de toutes les manières, avec de profondes stigmates. Pendant ce temps, le désintérêt de l’opinion pour cette foire d’empoigne s’accentue. Cette ambiance de cour de récré n’amuse plus beaucoup de Togolais, qui s’inscrivent de moins en moins sur les listes électorales.

 

L’overdose de gérontocratie au sommet de certains appareils politiques y est certainement pour quelque chose.

 

 

 

 

 

Last modified onvendredi, 08 avril 2016 17:39