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Funérailles-light : A Lomé, le low-cost s’invite aux obsèques

 

 

 

 

Rupture des codes et des traditions. Les services funéraires, longtemps synonymes d’exhibitionnisme et de fastes dans la capitale togolaise, sont aujourd’hui réduits au service minimum. Se dire adieu rime désormais avec simplicité et sobriété. Radioscopie d’une révolution qui a creusé la tombe du bling-bling funéraire.

L’arrière-cour de la maison d’Adrien T. a des airs de musée. Il y a entassé les vestiges de ce qui a été une florissante entreprise de pompes funèbres : d’imposantes bâches empilées dans un coin de la cour côtoient de longues barres de fer et divers outils de montage d’appatams. Au fond, une impressionnante pièce montée de chaises blanches cache un amas de matériel d’électricité de sonorisation. Un fourre-tout qui ne donne, selon Adrien, qu’une vague idée des années glorieuses des enterrements en première classe. « On avait des commandes individuelles pouvant aller de quinze à vingt millions de francs CFA », se souvient celui dont le rythme de travail tournait autour de la dizaine de commandes par semaine. Aujourd’hui, pour ce septuagénaire, la période de vaches grasses n’est plus qu’un tendre souvenir. Les commandes se sont espacées, les cérémonies funèbres en grandes pompes ont fait place à des services-express et comme dans le cas d’Adrien, de nombreuses entreprises de pompes funèbres ont été obligées de réorienter leurs activités…ou de mettre la clé sous la porte.

 

Faste et indécence

Irruption du low-cost ou énième avatar de la crise économique, les funérailles-light se sont peu à peu imposés comme une tendance aux allures de modernité culturelle. Les cérémonies fastueuses n’ont pas entièrement disparu, mais se font rares. « Les familles respectent toujours autant leurs morts et ont envie de leur rendre un hommage solennel ; ce qui a essentiellement changé, c’est leur rapport au temps et à la dimension économique des obsèques », explique Koffi Tamakloe, Anthropologue-chercheur à l’université de Lomé. Véritable enjeu de stratification sociale, les funérailles étaient, pour les loméens, l’occasion de déployer des ressources insoupçonnées d’ingéniosité dans le cadre d’un show-off sans limites. De la veillée funèbre du vendredi qui se transforme en festival folklorique, à la sortie de deuil sous forme d’agapes géantes le dimanche, rien n’était épargné au spectateur médusé. Entretemps, une mise en scène macabre a eu lieu le samedi. Cercueils personnalisés, réception à domicile, écrans géants de retransmission, buffets gargantuesques, chapelle ardente et service d’ordre loués à prix d’or sans oublier la petite fantaisie locale : un « comité de pleureuses » également payé rubis sur ongle pour donner de la larme au cas où le mort ne serait pas assez regretté, le ridicule et l’indécence n’étaient jamais loin… « Certains allaient même jusqu’à distribuer de l’argent pendant les obsèques », rappelle Venance qui a douze ans de collaboration dans une entreprise de pompes funèbres à son actif. Surtout qu’au lendemain de cette ripaille, on apprend quelques fois que l’addition est trop salée pour la famille du défunt, qu’elle se retrouve débitrice et pour longtemps sur la paille de ce fait. « On a souvent confondu la solennité de l’hommage aux défunts propre à nos sociétés avec cet étalage inconséquent de luxe et de faste », commente Koffi Tamakloe.

 

Reconversion au low-cost funéraire

Adieux en première classe lourds de conséquences pour des loméens aujourd’hui reconvertis aux vertus du low-cost funéraire. Exit le « m’as-tu vu » des appatams kilométriques et le clinquant des enterrements au prix fort. Rideau aussi sur le triptyque veillé funèbre-inhumation-sortie de deuil. Désormais, la sobriété est dans l’air du temps. Veillée funèbre au pas de charge avec un service religieux allégé dans une église vendredi soir, enterrement et salutations d’usage en classe éco samedi matin en guise d’épilogue pour des cérémonies sans ostentation. A l’aumônerie du CHU Sylvanius Olympio, la parole est également à la dépense-minimum : le corps du défunt est prélevé de la morgue et directement convoyé au cimetière après un culte catholique sommaire. « Tout se passe entre l’église et le cimetière », l’annonce est presque devenue banale ces derniers temps lors des veillées funèbres, comme pour rappeler aux nostalgiques d’une autre époque qu’un festin n’est pas au menu dans la maison mortuaire. C’est là que s’agglutinaient autrefois amis de la famille, parents proches et éloignés du défunt, relations professionnelles et inconnus toutes catégories confondues. C’est là aussi que se met en place tout l’engrenage financier autour d’un mort qui n’en demandait pas tant. Alimentation des troupes, location de divers matériels, gestion des groupes folkloriques et des chorales et mise en place de la sortie de deuil, la logistique dans la maison mortuaire constitue le poste de dépense le plus important dans l’organisation générale des obsèques. « Sa mise entre parenthèse dans le dispositif des funérailles caractérise assez bien le nouvel état d’esprit », confirme le révérend Paul Amenou au sortir d’un service funèbre.  Désormais, le site n’est évoqué que de façon lapidaire dans les annonces sur les médias et sur les faire-part  de décès. On s’y rend à la sauvette pour rencontrer ponctuellement un membre de la famille éplorée et accessoirement pour des motifs qui n’ont plus rien à voir avec le rituel d’antan. A Lomé, on refuse de plus en plus de cocher la case « appatam » du protocole de devis soumis par les agences de pompes funèbres. Autre signe des temps, la mention « ni gerbes, ni couronnes » est définitivement entrée dans le lexique des avis de décès.

Sortie de secours pour les bourses modestes par le passé, les funérailles-light sont en passe de ringardiser le cérémonial en fanfare. « La différenciation sociale par le moyen des obsèques relève pratiquement d’un archaïsme aujourd’hui », précise Koffi Tamakloe qui pronostique une amplification du phénomène.  Projection loin d’être farfelue au regard de la vitesse à laquelle il s’est imposé même chez les familles les plus aisées.