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Interview: Didier ACOUETEY, PRESIDENT D’AFRICSEARCH

«  Une formation de qualité au Togo passe par la réforme du système éducatif ».

Figure emblématique de la « chasse » aux talents africains dans le monde, le compatriote Didier ACOUETEY était mi-octobre à Lomé. Durant son séjour, un agenda chargé. Son cabinet de recrutement et de gestion des ressources humaines AFRICSEARCH, organisait AfricTalents,  un forum de recrutement qui a lieu depuis 17 ans sur le continent mais également en Europe et aux Etats-Unis. Il a présidé  en outre  le rapport annuel du  Programme Excellence Jeunes (PEJ) qu’il a cofondé avec un groupe de cadres afro-optimistes, destiné à sélectionner des brillants jeunes bacheliers en Afrique, et  issus de milieux modestes pour  en faire l’élite de demain.    Entre deux rendez-vous, monsieur ACOUETEY a  rencontré une équipe de FOCUS INFOS pour parler de ses différentes initiatives, de la problématique de la formation et de l’accès à l’emploi en Afrique etc. Lecture !

 

Focus Infos : Vous avez organisé les 21 et 22 octobre à Lomé AfricTalents, qui a déjà plus d’une quinzaine d’éditions depuis son lancement en 1999. Quel est l’objectif de cet évènement aujourd’hui connu par les compétences africaines ?

 

Didier Acouetey : AfricTalent est un forum de recrutement qui a lieu depuis 17 ans en France, aux Etats-Unis, au Sénégal, en Côte-d’Ivoire et au Mali. Au Togo, nous n’en sommes qu’à la deuxième édition. L’objectif est d’abord de permettre aux entreprises de rencontrer les diplômés ou cadres qu’elles souhaitent recruter. Ensuite, c’est pour les candidats une occasion de supprimer la barrière d’accès à l’emploi.

En effet, lorsqu’on est  à la recherche d’emploi et qu’on essaie de contacter les directeurs de ressources humaines (DRH) ou les dirigeants d’entreprises, ce n’est pas toujours aisé. Le forum justement enlève toutes les barrières et permet aux candidats de se présenter et de se vendre. Le troisième objectif est de donner les tendances du marché en termes de recrutement à  savoir : quels sont les secteurs qui sont en dynamique et quels sont les profils recherchés ?

Et parallèlement à ça, nous organisons des sessions de formation à l’intention  des candidats,  leur permettant ainsi de mieux se préparer à des entretiens de recrutement. Mais également  de  savoir comment valoriser leur curriculum vitae(CV) ainsi que leur parcours. C’est une sorte de rendez-vous de l’emploi et de préparation à l’accès de l’emploi.

 

F I : Qu’avez-vous offert aux milliers de Togolais qui se sont déplacés au centre de conférence d’ETI, lieu du salon ?

 

D A : Nous n’offrons rien, ce sont les entreprises qui acceptent de venir, qui offrent des postes de travail. En occurrence, nous avons eu une dizaine d’entreprises qui étaient présentes à cette rencontre. Elles sont  issues des secteurs minier, financier, du conseil et de l’énergie… Il s’agit d’entreprises comme la Banque Of Africa ( BOA), la Compagnie Energie Electrique du Togo. (CEET), la Société Nationale des Phosphates du Togo ( SNPT) etc.

A ce forum donc ,  ce sont les  entreprises qui offrent des postes tandis que  nous essayons pour notre part  de répondre à leurs  besoins en sélectionnant et en invitant des candidats.  De fait, selon nos statistiques, ces entreprises ont globalement 100 à 300 postes à pouvoir dans l’année dont généralement 50 à 100 directement lors du forum.

J’explique souvent aux candidats que lorsque les entreprises indiquent avoir dix (10) postes à pourvoir au cours du forum, cela n’équivaut pas à la totalité de leur recrutement durant le reste de l’année.

 

Leur intérêt est  d’avoir un vivier en venant à AfricTalents, et d’y puiser en cas de besoin.  Ce qui est donc important, est de comprendre  le caractère dynamique du salon lorsqu’on vient à Africtalents. Et ne pas se fier uniquement aux postes qui sont proposés durant le forum ; mais au contraire s’intéresser à ceux proposés après l’évènement. Ainsi, on peut soutenir que quelques centaines de postes seront pourvus dans les douze (12) mois à venir.

En résumé,  nous offrons simplement une plateforme d’accès à  l’emploi et une visibilité aux candidats pour qu’ils puissent se valoriser sur le marché.

 

F I : Plus de seize (16) ans après, quel bilan faites-vous de cette initiative ?

 

D A : AfricTalent n’est qu’une offre complémentaire de ce qu’est AfricSearch. Celui-ci  est le premier cabinet de recrutement spécialisé sur l’Afrique. Il existe depuis vingt (20)  ans avec sept (7)  bureaux dont un  à Paris (France), un autre à Washington (Etats-Unis) ; le reste dans des  capitales africaines dont Lomé. Afric Search a en réalité  créé  le salon AfricTalent en 1999 à Paris pour compléter son dispositif de recrutement de cadres pour l’Afrique. Les deux mis ensemble, c’est plus d’un millier d’opportunités que nous offrons sur le marché. 

Nos bureaux font quatre cent (400)  à cinq cent (500)  recrutements directs et chaque salon organisé génère cent (100)  à deux cent (200) postes. Avec nos cinq (5) salons dans l’année, nous sommes les plus gros pourvoyeurs d’opportunités pour les Africains, à travers AfricTalents et les bureaux d’AfricSearch.

 

F I : Salon après salon, avez-vous le sentiment que les compétences africaines sont prêtes à travaillez sur le continent ; si oui  à  quelles conditions ?

 

D A : Les compétences africaines se regroupent dans deux catégories. D’une part celles qui sont sur le continent et désirent y travailler ; et celles de la diaspora qui le souhaitent également. A priori, on peut trouver des compétences dans tous les domaines aujourd’hui.

Par exemple, nous avons de brillants scientifiques aux Etats-Unis, de brillants financiers en Europe et d’autres profils de qualité en Afrique. Simplement, il faut rappeler deux constats.

Le premier est que la demande sur le marché s’oriente davantage  dans les compétences techniques (ingénieurs, électriciens, mécaniciens, électromécaniciens, opérateurs télécom…).  La transformation de l’Afrique passe par l’industrialisation et la mécanisation. Le marché a beaucoup évolué   vers des profils plus techniques que malheureusement l’Afrique ne forme pas suffisamment. Deux tiers des Africains sont formés plutôt dans les sciences sociales.

Or sur le marché, les 2/3 des entreprises recherchent  des profils plus techniques. Ça veut dire qu’il y a un déphasage entre ce qui est produit sur le marché et ce  que les entreprises recherchent. Ce premier constat fait que malheureusement,  les diplômés  africains même s’ils sont compétents dans certains domaines, ils  ne le sont pas dans ceux  recherchés.

 

 Le second constat est relatif aux compétences extérieures,  la diaspora. Ils sont nombreux à exprimer massivement le désir de revenir travailler en l’Afrique. Mais une fois de plus, le continent  n’arrive pas à offrir des  opportunités pouvant séduire toutes ces compétences qui ne demandent qu’à venir le servir. Lorsqu’on estime qu’entre douze (12) et quinze (15) millions d’Africains vont arriver sur le marché de l’emploi chaque année, alors que l’Afrique crée difficilement trois à quatre millions d’emplois par an,  il y a un gros déséquilibre entre l’offre et la demande mais  aussi entre leur qualité.

 

F I : Vous avez souligné justement l’une des difficultés que rencontre notre pays à l’instar d’autres africains : l’inadéquation emploi-formation. Comment y remédier ?

 

D A : Il existe plusieurs manières pour y remédier. D’abord, il  faut réviser les curricula dans les universités. Si on veut s’adapter à l’économie mondiale, il faut changer certains curricula, changer certaines filières.  Il ne sert à rien d’avoir deux tiers des formations dans les sciences sociales alors que les demandes sont dans les sciences techniques.

La réforme du système universitaire est primordiale. Mais ce n’est pas qu’en Afrique, c’est dans d’autres pays dans le monde également. Les étudiants manifestent régulièrement, les taux de chômage sont élevés dans le monde mais pour  l’Afrique c’est  encore pire, parce que nous n’avons pas opéré les réformes qu’il faut dans nos filières universitaires classiques.

Ensuite, aujourd’hui ce n’est pas forcément un BAC+5 que les entreprises recherchent,  mais des professionnels. Par exemple, le Togo se vante d’être un hub aérien avec ASKY mais combien d’écoles aériennes avons-nous ? Le Port de Lomé est reconnu comme l’un des plus performants dans la région.  Cependant, de combien d’écoles liées  à la mer disposons-nous? Combien d’écoles avons-nous dans le Bâtiment et Travaux Publics (BTP) ? Nous avons un potentiel agricole important, combien d’écoles avons-nous dans l’agronomie, dans l’agro business ? Nous avons donc des défis dont la professionnalisation de la formation ;  il faut créer plus d’écoles de métier. 

Troisièmement, le secteur privé existant n’a pas une densité suffisante pour créer autant d’emplois que nécessaires. C’est là où intervient la question de l’entreprenariat. Quels sont les incubateurs qui sont mis en place pour accompagner les créateurs d’entreprises, pas forcément les jeunes mais également les séniors, les personnes expérimentées ? 

Mais en face, il faut aussi qu’il y ait une fiscalité et qu’elle soit incitative pour l’entrepreneur.  Ça ne donne envie à personne d’aller dans le secteur formel,  donc les gens restent dans l’informel. Ils ne vont pas embaucher et payer des cotisations pour leurs employés.  C’est donc un serpent qui se mord la queue. 

Autant l’Etat essaie d’avoir des rentrées fiscales suffisantes pour financer le développement du pays,  autant les autres se plaignent de la fiscalité excessive et on reste dans l’informel. Cette troisième dimension qui doit favoriser le développement de l’entreprenariat est encore à l’ étape de balbutiement et il faut la renforcer.  Voilà trois idées qui peuvent améliorer l’adéquation formation-emploi.

 

F I : AfricTalent est soutenu et accompagné par plusieurs entreprises. On leur fait souvent le reproche de ne pas donner leur chance aux jeunes diplômés sans expérience. Comment changer la donne ?

 

D A : Une entreprise à vocation à gagner de l’argent et donc recherche des candidats, des diplômés, des cadres qui peuvent apporter de la valeur ajoutée. Or beaucoup d’étudiants font de longues études sans mettre un pied dans les entreprises.

Ce n’est de  pas leurs fautes ; le système étant  mal structuré. Et quand ils arrivent au sein d’une entreprise,  c’est comme s’ils revenaient à l’école. Mais, l’entreprise n’a pas ce temps de formation. Elle veut des étudiants qui ont de l’expérience ; à tout au moins  ayant déjà fait des stages dans des entreprises. C’est malheureux, mais c’est un obstacle pour beaucoup de candidats qui ont du mal à  trouver  des stages.

Mais à défaut d’en  trouver , on peut créer sa  propre activité économique. On peut se mettre à deux ou trois pour créer un junior entreprise d’agence immobilière, où on proposerait  d’autres services minimum auprès des grandes structures. Ce genre d’initiatives fait comprendre aux entreprises qu’on a l’esprit d’innovation et de la dynamique. Au moins cela démontre que vous avez fait quelque chose, le pire c’est de ne rien faire. Et c’est ça que les entreprises déplorent mais il faut aussi encourager ces dernières à donner la chance aux jeunes diplômés sans expériences au moins pour les stages.

 

F I : Vous avez indiqué que les diplômés en sciences techniques sont plus demandés que ceux en sciences sociales. Quelles formations conseilleriez-vous aux jeunes et quelles sont aujourd’hui les filières pourvoyeuses d’emplois ?

 

D A : D’abord, il faut toujours regarder l’évolution de l’économie. Les filières correspondent toujours à des opportunités de développement économique dans le pays. Le Togo a un potentiel agricole important. 

La  filière agri business est donc une  filière porteuse. Mais beaucoup de jeunes ne veulent pas de cette voie. C’est vrai que ce n’est pas très excitant d’aller cultiver un champ avec la houe sous le soleil. Mais quant on va commencer par le moderniser, la donne va changer. Ce secteur peut créer des millions d’emplois parce qu’il y aura des industries connexes.

Par exemple quand on va créer des plantations de tomates, des industries de transformations seront créées dont les industries de transports, de  conservations, d’exportations et de distributions.

Le Togo étant un petit pays, le commerce est un atout. L’histoire du pays en témoigne. Il y a une culture de distribution qui peut être réhabilitée. Le Togo était aussi connu pour être une place  financière et il accueille  le siège de la Banque Ouest Africaine de Développement ( BOAD), ceux d’ ECOBANK, de la Banque d’Investissement et de Développement de la CEDEAO (BIDC), d’ORABANK etc.  C’est donc une plateforme de services  financiers, comme  Hong-Kong , Londres, Singapour .

Il  peut être un web financier pour l’Afrique. Nous avons déjà cette culture, cette tradition qu’ il faut  renforcer. Tout ça suppose que les politiques économiques, les stratégies de développement soient articulées pour favoriser le développement de ces filières.

 

F I : Vous avez initié il y a quelques années avec plusieurs autres cadres africains, le Programme Excellence Jeunes (PEJ). Où en est-on ?

 

D A : Le Programme Excellence Jeunes a été lancé il y a cinq ans. Il donne l’opportunité à des jeunes bacheliers togolais qui ont eu des parcours d’excellence depuis la classe de troisième et qui n’ont pas forcément les  moyens  après leur  BAC,  d’aller dans des centres d’excellence. Et nous avons avec un groupe d’amis,  décidé de créer ce programme pour les sélectionner   et les envoyer dans des écoles de renom. 

Le  programme vise donc à promouvoir l’excellence et à préparer la relève de demain au Togo au niveau des jeunes cadres et diplômés. Aujourd’hui, nous avons une quarantaine de jeunes dans le programme qui brillent dans des différents établissements. Ils auront à revenir travailler pour le Togo parce qu’on estime qu’ils auront la compétence qu’il faut pour s’intégrer parfaitement dans le  tissu économique togolais. C’est aussi pour démontrer que le talent n’a pas de frontière, pas de couleur ni de fortune.

 

F I : Que sont devenus ses premiers bénéficiaires ?

 

D A : Nous avons un premier diplômé en architecture à l’Ecole Africaine des Métiers  d’Architecture et d’Urbanisme (EAMAU)  qui a intégré un cabinet. Tous les autres sont encore en cycle. Les prochains diplômés le seront à la fin de cette année. Ceux qui sont en Afrique du Sud auront terminé leur cycle d’ingénieurs. Ceux en médecine sont en année de doctorat ; ceux au CESAG à Dakar effectueront leur master comme ceux à l’UCAO à Lomé.

 

F I : Un mot de fin ?

 

D A : La question des ressources humaines est une question très sérieuse pour le développement d’un pays. Nous avons la chance que le Togolais est travailleur. Quand on sillonne l’Afrique, le Togolais a la réputation d’être sérieux et travailleur. Mais cela ne suffit pas pour se développer.  On doit donc miser sur la formation pour renforcer la qualité des Togolais. C’est là où l’enjeu de la réforme du système éducatif est primordial.

 

Le pays doit également faire des choix judicieux en matière de politique économique pour favoriser la création d’emplois. Sinon, on court tout droit dans le mur comme le printemps arabe survenu il y a quelques années.

 

C’est une menace qui guette tous nos pays ; il ne faut donc pas que le Togo rate le virage de sa transformation.