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Malgré l’ouverture permanente des frontières, les rackets n’ont pas dit leur dernier mot

Annoncée lors de la dernière visite officielle du président ghanéen au Togo en mai dernier, entérinée par les travaux de la 4ème commission mixte Togo-Ghana tenue à Accra du 25 au 27 juillet, l’ouverture permanente de la frontière terrestre entre le Togo et le Ghana est effective à partir de ce 31 juillet. La frontière entre les deux pays qui restait ouverte à durée limitée-de 05h à 22h- le sera désormais  24h/24. Cette mesure prise par les plus hautes autorités des deux Etats frontaliers vise à faciliter la libre circulation des personnes et des biens  et favoriser les échanges entres les deux pays. Quelques jours après l’annonce de la mesure, une équipe de votre journal Focus Infos s’est rendue aux postes frontaliers de Kodjoviakopé-Aflao et Hillah-Condji-Sanvee-Condji. Constat…

 

Mercredi 09 Août 2017, il sonnait presque 23h au poste frontière de Kodjoviakopé, un calme plat règne sur ce lieu faiblement éclairé par la lumière vacillante des lampadaires. Ce calme n’est souvent brisé que par le bruit des vagues qui viennent s’échouer sur la côte située à quelques mètres de là. De part et d’autre de la frontière des camions semi-remorques communément appelés titans sont stationnés le long de la nationale qui longe la côte. Côté togolais, un groupe de cinq ou six conducteurs de taxi-motos attendent des hypothétiques clients. Pas grande affluence à ce poste à cette heure de la nuit, seuls quelques rares véhicules personnels ou engins à deux roues franchissent la frontière à cette heure. C’est dire que la mesure d’ouverture permanente de la frontière n’est pas encore rentrée dans les habitudes.

 

Sans trop de difficulté, la traversée de la frontière côté togolais se fait sans aucun contrôle d’identité. Le schéma est tout autre au niveau des services d’immigration du Ghana. L’un des agents exige la carte nationale d’identité. Sans y jeter un coup d’œil, il réclame ensuite le carnet de vaccination. En l’absence de celle-ci, il réclame  « 1000F ». Nous comprendrons plus tard que la demande de carte nationale d’identité n’est qu’un alibi pour racketter.

Devant nous, un groupe de femmes visiblement des ghanéennes n’ont pas non plus échappé à ce racket qui se fait à ciel ouvert à cette heure de la nuit. Seuls les habitués, à l’instar de Mlle Princesse résidente à Aflao et qui revenait à cette heure chez son copain habitant au quartier MIVIP de Kodjoviakopé a échappé au racket.

 

LES SERVICES ADMINISTRATIFS NE SUIVENT PAS LA CADENCE DE L’OUVERTURE …MAIS LES RACKETS DEMEURENT

L’ouverture de la frontière de façon permanente ne booste pas pour l’instant « le commerce et le tourisme entre les deux pays » comme l’a souhaité le président Nana Akufo-Addo lors de son séjour à Lomé. Puisque les services administratifs qui devraient accompagner cette mesure ferment leur porte à 18h ce qui n’arrange pas les transporteurs obligés d’attendre le lendemain. « Ça fait plus de 48h que nous sommes ici attendant que le transitaire nous apporte les papiers nous permettant de traverser la frontière. Supposons que c’est une denrée périssable que nous transportons, les pertes seront énormes », se plaint M. Agnidozan transporteur de la société béninoise Yalau qui fait transiter des tuyaux métalliques depuis le port de Téma vers Cotonou.

La méconnaissance des textes de la CEDEAO par les citoyens, parfois par les administrations, et la faiblesse de ces administrations constituent des obstacles pour la libre circulation des personnes et des biens entre les Etats membres. Bien que le Protocole sur la libre circulation dans l’espace communautaire dispose qu’un citoyen muni d’« un passeport ou tout autre document de voyage en cours de validité, établissant l’identité de son titulaire, avec sa photographie, délivré par ou au nom de l’Etat membre dont il est citoyen et sur lequel figurent les cachets de contrôle des services » peut circuler librement dans l’espace, sur le terrain le constat est tout autre. Les obstacles à cette disposition sont légions.

Preuve, un couple nigérian qui rentrait à Lomé cette nuit-là, fera les frais du racket érigé en règle. Bien que présentant leur carte d’identité et de vaccination, le policier togolais leur demande de payer chacun 1000F. Finalement, ils ne seront autorisés à partir qu’après avoir donné la moitié de la somme. Approchés quelques minutes plus tard pour savoir s’ils savent qu’ils doivent passer sans aucun payement comme le dit le Protocole de la libre circulation des personnes et des biens dans l’espace communautaire, ce couple avoue son ignorance de ces textes. « Même si nous le savons, ce n’est pas à cause de 1000F que nous allons rester dans  la nuit-là et perdre notre temps », nous a confié la dame.

 Il est surprenant que cette forme de corruption perdure moins de trois mois après la visite du président en exercice de la CEDEAO, Faure Gnassingbé, à la frontière de Kodjoviakopé et sa question à l’officier de police « qu’est-ce que vous faites lorsque les voyageurs n’ont pas de papier ?» et la réponse de ce dernier « Nous sensibilisons nos agents. Nous les sanctionnons lorsque les gens nous informent qu’ils ont été victimes de racket ».

 

24h après la frontière ouest du Togo, nous prenons la direction de celle de l’Est avec le même objectif.  Hillah-Condji, le point de jonction entre le Togo et le Bénin, a une expérience vieille de l’ouverture  24h/24 sur Kodjoviakopé. D’ailleurs et contrairement à Kodjoviakopé, il se développe une activité commerciale de part et d’autre de la frontière à toute heure de la journée. « Ici on ne ferme pas la frontière, à moins qu’il y ait vote ou grève », confie Akpédjé, revendeuse de pain.

Les rackets à Hillah-Condji sont plus huilés et tous ceux qui passent par ce poste savent ce qu’il faut payer : 1000F pour absence de carte d’identité et 300 F pour le carnet de vaccination. De jour comme de nuit, des milliers de personnes qui traversent cette frontière sont rackettés sans qu’on sache où va tout ces fonds collectés.

 

LE RACKET INSTITUTIONNALISE…

Il sonnait 23h dépassé quand nous décidions d’aller de l’autre côté de la frontière Bénin. Une fois dépassé le premier poste de police togolais, nous constatons que deux jeunes postés au dernier poste donnant droit au territoire togolais, prenaient chez tous les voyageurs systématiquement 1000F. La scène est presque banale puisque personne ne s’en offusque. Ces jeunes sont ce qu’on appelle ici des intermédiaires. Ils sont plusieurs dizaines et aident les forces de sécurité dans le racket.  Ils sont également positionnés devant  la « corde ». Cette dernière étant   le passage des riverains et des motocyclistes. Parfois, d’autres jeunes  en complicité avec les intermédiaires profitant du manque d’attention des policiers font passer certains voyageurs contre demi tarif c’est-à-dire 500F au lieu des 1000F « réglementairement » payés.

A la fin de la journée, une partie du butin est partagée avec les intermédiaires. Selon certains habitués des lieux, il arrive que ces intermédiaires rentrent avec pas moins de 25 000 F CFA par jour.

Selon le protocole de la CEDEAO sur la libre circulation des personnes et des biens, « les véhicules à usage commercial immatriculés sur le territoire d’un Etat membre et transportant des passagers pourront entrer sur le territoire d’un autre Etat membre, y demeurer pendant une période de quinze (15) jours, sur présentation aux autorités compétentes de l’Etat membre d’accueil, des documents suivants en cours de validité :  permis de conduire ;  certificat d’immatriculation ; police d’assurance reconnue par les Etats membres ;  carnet international de passage en douanes reconnu à l’intérieur de la Communauté.

 

Toutefois, au cours de la période de quinze (15) jours, ces véhicules à usage commercial ne pourront pas être utilisés à une fin commerciale sur le territoire de l’Etat membre de séjour.

De retour de l’autre côté de la frontière du Bénin, nous croisons dans le no man’s land, Ibrahim, chauffeur de la  compagnie de transport « Bonne route » qui relie Lomé à Niamey.    (Suite à la page 6)

Il laisse éclater son amertume : « les douanes de Hillah-Condji et de Comé nous font trop dépenser », déclare-t-il estimant ne pas comprendre pourquoi pour une marchandise  dédouanée au port de Lomé, ils doivent subir des rackets des  policiers et des douaniers le long du corridor togolais, soit environ 32 000F. En plus de ceux sur le territoire  de transit qu’est le Bénin.

Cette nuit-là, sur les six bus en convoi en direction du Niger, les autres sont partis laissant le dernier au niveau des policiers béninois. Raison : un mineur aurait été confié à quelqu’un dans le bus pour passer ces vacances à Niamey or l’enfant n’a ni carte nationale ni le carnet de vaccination. Les policiers exigent qu’il paie mais la personne à qui il est confié n’a pas les moyens. Conséquence plus de deux heures d’attente.  

 

« Pour une seule personne, nous sommes obligés de perdre notre temps ici. Je comprends que les policiers ne doivent pas transiger sur l’absence de carnet de voyage mais prendre l’argent et laisser passer est-ce que cela résout le problème pour lequel le carnet est exigé », se demande Moussa pour qui ces difficultés de traversée des frontières africaines fait qu’on ne peut pas honorer des rendez-vous.

« J’ai un passeport de la CEDEAO mais je ne l’utilise pas car si tu l’as ça te reviens plus cher. Puisque les agents pour mettre le cachet réclame 2000 F autant payer 1000 F comme tout le monde et partir », relate Mme Passah Azonko.

 

Vendredi matin, le bus du Club des amis de la solidarité, une association burkinabè, arrive à la frontière. A bord une quarantaine de personnes, la plupart des élèves. Partis de Ouagadougou, ils sillonnent les capitales de la sous région (Accra-Lomé-Cotonou) dans le cadre de la 15ème édition de la Caravane internationale d’intégration et de solidarité. Une belle initiative d’intégration ouest africaine.

Mais quand ils arrivent au poste frontière, l’intermédiaire, demande 10 000 F avant de soulever la barrière.  Refus catégorique de M. Jean Paul Sawadogo, le financier de l’association qui toutefois consent à les payer que s’ils lui délivrent un reçu. « Nous avons tous nos papiers en règle et même dans le pays anglophone quand nous montrons nos papiers on nous laisse passer ». La témérité de Sawadogo a payé puisqu’il sera conduit au poste de police où ils ne payeront plus rien après contrôle de leur pièce.

La traversée de la frontière est aussi faite quotidiennement par les camions Dangote, du nom du richissime homme d’affaires nigérian, qui desserrent le Togo et le Ghana en ciment. Selon un des chauffeurs, ils sont des fois 100, 50 ou 25 à traverser la frontière tous les jours. Mais eux ils ne paient pas les taxes. Leur société a tout négocié et c’est elle qui paie.

 Malgré la volonté clairement affichée par les chefs d’Etat de faire de la libre circulation des personnes et des biens une réalité dans l’espace ouest-africain, traverser la frontière relève d’une gageur ceci par le fait de la corruption érigée en règle par les forces de l’ordre. Sans des mesures pragmatiques comme par exemple l’installation des cameras de surveillance, l’ouverture des frontières 24h/24 quoique effective,  la libre circulation des personnes et des biens dans l’espace communautaire ouest africain ne sera qu’un vœu pieux.