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INTERVIEW EXCLUSIVE DE GERRY TAAMA, PRESIDENT DU NOUVEL ENGAGEMENT TOGOLAIS

 « Les seules personnes qui vont souffrir de cette situation sur le court terme, ce sont les personnes vulnérables »

Ancien candidat à la dernière élection présidentielle, Gerry Taama est une figure montante de la politique togolaise. Souvent incompris par ses pairs de l’opposition, combattu par le pouvoir, l’homme n’a pas sa langue dans la poche, il nous livre dans cette interview exclusive son analyse de la situation socio-politique du pays. Le dialogue, la recomposition de la CENI, les réformes, la sortie de crise, … toutes ses questions ont été abordées.

 

Focus Infos : Comment qualifierez-vous  la situation sociopolitique actuelle dans notre pays ?

Gerry Taama :Sans être désespérée, je dirai qu’elle est tendue et inquiétante.

 

F I : Votre parti fait l’objet depuis plus d’un mois d’une série d’attaques particulièrement virulentes sur les réseaux sociaux,  surtout suite à l’envoi  d’un de vos membres à la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI). Comment se porte le NET aujourd’hui ?

G T : Le NET, comme parti de l’opposition extraparlementaire se porte bien. Je dirai même qu’il se porte mieux. Nous enregistrons beaucoup d’adhésions ces derniers temps, et c’est la preuve que notre démarche  a aussi ses adeptes. C’est le sens de la pluralité d’opinions et du multipartisme. Certaines personnes malheureusement pensent confisquer pour elles seules le combat politique. Les adhésions montrent que c’est une erreur. L’opposition au Togo est plurielle.

 

F I : Qu’est-ce que ça vous fait, M. Taama quand on vous désigne comme un traitre, un vendu ?

G T : Pour être honnête, ça me ravit. Ça prouve que nous sommes vraiment retournés à nos fondamentaux. Les raisons qui ont conduit à la création du NET en 2012 étaient cette envie de faire la politique autrement. Sortir de ce carcan de la pensée unique de l’opposition de 1991, se limitant à la quête forcenée du pouvoir, tout en laissant le débat contradictoire et citoyen dans les cartons.

 Cette lutte caractérisée par une phraséologie révolutionnaire et souvent coupée des réalités du terrain fait qu’ aujourd’hui, soit 27 ans après le vent de l’est, l’opposition togolaise est la seule en Afrique de l’Ouest à n’avoir pas réussi à réaliser l’alternance. Soyons clair la dessus, si le RPT et aujourd’hui Unir a réussi à se maintenir au pouvoir, c’est que ces partis usent de méthodes peu démocratiques pour s’y maintenir, mais une certaine opposition, en répliquant systématiquement les mêmes stratégies, permet le statu quo. Mais rassurez-vous, à nous seuls, au NET, nous ne pourrons pas renverser la donne, sauf sur le long terme.

 

F I : Justement,  que propose le NET comme stratégie ?

G T : Vous savez, dans presque tous les pays de l’Afrique, le pouvoir repose sur trois piliers : l’armée, le peuple et la communauté internationale. Le moment où les choses ont vraiment bougé dans notre pays, c’est quand nous avions la communauté internationale et le peuple à nos côtés (nous, opposition).

Les Togolais semblent amnésiques, mais en 1994, l’opposition a bien remporté les élections législatives au Togo, et depuis 2007, en suffrages exprimés l’opposition gagne toujours les élections législatives au Togo, mais entre temps, nous avons perdu le soutien de cette communauté internationale, et nous nous sommes toujours montrés très hostiles à l’armée. Voilà le problème. Nous avons une partie du peuple avec nous, et aucun soutien des deux autres entités. Une certaine pensée dominante veut que seules les manifestations de rue puissent nous assurer l’alternance.

Nous disons que l’alternance viendra en plusieurs étapes, en alliant mouvements populaires et négociations, ceci avec l’aide de la communauté internationale. Notre discours envers l’armée et ceux qui sont à Unir devrait changer aussi. Si nous donnons l’impression de participer à une bataille d’annihilation, les autres en face vont serrer les rangs et faire bloc. C’est ce à quoi nous assistons ces derniers temps, avec le congrès d’Unir et l’allégeance la veille des FAT au président de la République.

 

F I : Mais pourquoi dans ce cas, M. Gerry, vous ne vous approchez pas des autres leaders de l’opposition pour leur faire partager vos idées ?

G T : Nous le faisons par des rencontres informelles. Nous leur avons entre temps transmis un courrier rassemblant des propositions, sans suite.

 

F I : Oui, mais est-ce que le fait d’envoyer un de vos membres à la CENI, après avoir manifesté demandant le retour à la constitution de 92 ne vous rend pas illisible ?

G T : Nous n’avons jamais demandé le retour à la constitution de 92. Vous savez, contrairement à d’autres, nous ne renions pas nos convictions. Le NET a toujours été pour le passage à une cinquième République. Dans tous nos communiqués, nous avons toujours parlé de réformes dans l’esprit de la constitution de 92. Il s’agit de la séparation des pouvoir, et des libertés fondamentales.

Aujourd’hui, certaines formations politiques qui autrefois moquaient le PNP qui appelaient au retour de la constitution de 92 sont devenues les plus farouches défenseures de cette idée. Pour la CENI, c’est un procès pour rien. Cette CENI va organiser les élections locales et législatives, et le NET est un des partis extraparlementaires les plus actifs. Notre place est là-bas et nous n’avons besoin de l’autorisation de personne pour y être. L’essentiel est que notre représentant y fasse un bon boulot. Le référendum n’aura pas lieu.

 

F I : Pourquoi en êtes-vous si sûr.

G T : Le Togo est à la recherche de ressources financières et il n’est pas responsable de galvauder des dizaines de milliards de nos francs à organiser un référendum qui ne règlera aucun problème politique. Tous les bords savent que le référendum est un piège. Donc, on va l’éviter et les partis parlementaires finiront pas nous rejoindre à la CENI. Et c’est justement ce que  nous déplorons. Tout ceci est trop téléphoné et le parti au pouvoir va encore nous coincer.

 

F I : Mais que pensez-vous donc du retour à la constitution de 92. C’est une chose que de vouloir passer à la cinquième république, mais le peuple, selon la coalition des 14, réclame le retour à la constitution originelle.

G T : La première constitution du Togo est celle de 61, et elle était liberticide. Soyons sérieux. Le PNP demande le retour à la constitution de 92. Et il le réclamait depuis le début de cette année, seul, avec le regard condescendant des autres forces de l’opposition. Après le 19 aout 2017, c’est devenu d’abord le leitmotiv de la coalition, et plus tard, celui donc du peuple. Supposons que ce soit vrai, que le peuple réclame sa constitution.

Mais comment on y parvient ? L’article 144 de l’actuelle constitution dit, mais c’était la même chose dans celle de 92, que la révision constitutionnelle peut être faite par voie référendaire par le président de la république ou les 2/3 de l’assemblée nationale, ou au 4/5 des députés. L’opposition ne remplit aucune de ces conditions actuellement, donc il faut cesser de servir des rêves aux populations.

Le retour à la constitution de 92 peut servir d’argument électoral pour gagner les législatives de 2018, c’est tout. Comme je le disais, c’est pour cela justement que nous nous démarquons. Depuis 1990, l’opposition a toujours posé des revendications irréalisables, sans jamais tirer les leçons. Prenez un exemple. Tous les débuts de semaines, on nous dit que  les marches prochaines vont être décisives et que Faure va partir. On finit les marches, Faure est toujours là, et on dit que les prochaines vont être décisives. Il faut trouver autre chose.

 

F I : Que répondez-vous au chef de fil de l’opposition qui demande le départ de Faure ?

G T : Nous avons affronté Faure Gnassingbé ensemble en 2015. Si le CFO avait eu la fortune des urnes, aurait-il accepté qu’on lui demande de quitter le pouvoir deux ans après ? Lui-même, en tant que député, n’a-t-il pas manifesté des mois durant quand il a été exclu de l’assemblée nationale ?

Soyons raisonnable, et ne faisons pas à autrui, ce qu’on ne voudrait pas qu’on nous fasse. Le plus important aujourd’hui est de battre UNIR lors des législatives de 2018 et les présidentielles de 2020. Notre adversaire, c’est UNIR, pas Faure Gnassingbé. Si UNIR continue à être au pouvoir sans Faure, nous n’aurions rien fait du tout.

 

F I : Vous êtes un ancien officier des Forces Armées Togolaises (FAT). On vous a vu défendre avec fougue le général Kadanga pour son lapsus lors d’un discours. Que pensez-vous du rôle des militaires dans le règlement des conflits politiques au Togo.

G T : Les militaires togolais font un travail fantastique hors des frontières togolaises, ils ramènent la paix dans des pays déchirés par la guerre. Partout où le soldat togolais passe, on est rassuré. Et permettez-moi de rendre un hommage à nos troupes sur les théâtres d’opération à l’extérieur, et célébrer nos morts, tombés au champ d’honneur.

Au pays, l’armée reste soumise à l’Etat, qui a à sa tête le chef de l’Etat. Mais ce n’est pas une soumission à l’homme, plutôt à l’institution, dans un cadre règlementé par le droit national et international. L’ennui est qu’au Togo, l’armée se comporte parfois comme faisant allégeance à l’homme, au lieu de l’institution. J’ai toujours dénoncé les grands rapports tenus en secret entre les officiers de notre armée et le président de la République. Il ne devrait y avoir aucun secret entre le président et les militaires.

 

F I : Oui, mais vous avez vu les exactions des militaires à Mango, à Sokodé et dans certains quartiers de Lomé.

G T : Les militaires n’ont rien à faire dans le maintien d’ordre. Ce n’est pas leur boulot. Il faut laisser ce travail aux gendarmes et policiers. La solution idoine c’est la création de tribunaux miliaires. Le problème est que si vous êtes témoin de voies de fait de militaires identifiés, vous ne pouvez pas grand choses. Les juridictions actuelles ne sont pas compétentes. L’impunité est mère de tous les excès.

 

F I : On parle beaucoup ces derniers temps de dialogue. Qu’en pensez-vous ?

G T : Le dialogue s’impose, naturellement. Les marches sont un moyen de pression, mais après pour avancer politiquement, il faut dialoguer. L’appel du gouvernement pour le dialogue est encore vague. Nous avions une préférence pour un dialogue à l’assemblée nationale, surtout parce que tout projet de texte consensuel finira pas y atterrir.

Mais qu’importe, il faut dialoguer et le moment est venu. Nous ne pouvons pas continuer à déplorer des morts, des blessés et des dégâts matériels pour aller dialoguer plus tard. Si quelqu’un a un moyen secret pour réaliser l’alternance pacifique rapidement sans aucun dégât, qu’il le fasse tout de suite. Autrement, ne perdons pas de temps, allons dialoguer et faisons avancer le pays.

 

F I : Que mettez-vous aujourd’hui dans le dialogue ?

G T : Je crois qu’il faut fusionner le projet de loi du gouvernement avec la proposition de loi ANC-ADDI de 2016. Surtout oublier cette affaire de retour à la constitution de 92. Ça va tout bloquer.  Donc, faire des modifications qui tiennent compte des deux textes, et surtout réviser le code électoral. Le vote des Togolais de la diaspora, le découpage électoral, le fichier électoral, la composition de la CENI, tout peut être discuté, mais dans un esprit d’efficacité.

 

F I : Vous serez à ce dialogue ?

G T : Oui, si nous y sommes invités. Mais le plus important n’est pas qui y est, mais ce qui en sort. J’espère qu’on fera un sursaut national. Que chacun mette de l’eau dans son vin.

 

F I : Comment voyez-vous l’avenir du Togo dans 6 mois ?

G T : Compliqué. Le climat actuel de violence latente est mauvais pour l’économie. Malheureusement, plus la crise s’enlise, plus   les personnes vulnérables  seront affectées. Le régime a de quoi tenir pendant plusieurs années. Ce qui est malheureux, c’est que dans les deux camps, on a l’impression qu’on se satisfait du statu quo. Enfin, les plus déterminés des deux camps.

 

F I : Votre mot de fin ?

G T : Il nous faut un vrai effort patriotique pour sortir du piège où nous sommes tombés. La surenchère a tellement été forte que la désescalade va être difficile à  atteindre rapidement, mais c’est aux leaders de montrer la voie. Aujourd’hui, le NET est adepte de la politique Autrement. Cette  démarche repose sur trois piliers. L’alternance politique. Il faut qu’UNIR perde les élections législatives et présidentielles à venir par une stratégie collective, mais pas commune de l’opposition.

Nous allons y contribuer aux côtés des autres forces de l’opposition. Aux côtés, et non derrière. L’Etat de droit. Le respect des institutions et de nos lois est le second fondement de notre démarche politique. Toute activité doit être encadrée par la loi. Elle peut être inique.

A nous de travailler pour la modifier plus tard. Voilà pourquoi il faut gagner les législatives. Et pour finir, la citoyenneté. La politique ne doit pas se faire uniquement sous l’angle du militantisme. Il faut que le citoyen s’approprie de ses devoirs envers le république, mais surtout de ses droits.

Il y a deux semaines une délégation du NET était dans la région de la Kara pour parler de cette démarche. Le samedi 11 novembre dernier nous étions à Adédicopé avec les femmes pour les sensibiliser sur la non-violence.

Samedi 18 novembre prochain nous serons avec les jeunes à l’agora Senghor pour parler des médias sociaux et de la non-violence. Faire la politique autrement et être proche du citoyen, c’est notre approche. Ca va être long, mais nous avons l’excuse de notre jeunesse. Je vous remercie.

Last modified onmercredi, 15 novembre 2017 13:53