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Santé : Manque de moyens techniques, de réactifs, erreurs, faut-il faire confiance aux résultats des analyses médicales ?

Etape importante dans le diagnostic d’une maladie permettant au médecin de confirmer ou d’infirmer ses présomptions, l’analyse médicale joue un rôle important dans la détermination du  mal dont souffre un patient.   Une analyse bien faite est un pas vers une bonne prise en charge. Encore faut-il que les résultats soient fiables. Ce qui dépend pour l’essentiel de plusieurs facteurs tant techniques qu’humains. Quelle est la situation dans les centres de santé publics au Togo ? Eléments de réponse, plutôt inquiétants au CHU Sylvanus OLYMPIO (CHU S.O).

 

Au CHU S.O, il  n’existe pas en tant que tel de « département des laboratoires ».  Ce sont des  différents services indépendants  qui sont en lien direct avec la Direction sur les plans technique, administratif et financier.

Il s’agit des services de :

- l’hématologie : les analyses hématologiques sont pratiquées sur le sang pour permettre le diagnostic ou le suivi de certaines maladies. Ainsi, l’hématologie regroupe l’analyse des cellules du sang mais aussi d’éléments dissouts dans le plasma comme les facteurs de la coagulation ou les anticorps.

- la parasitologie/ bactériologie : en bactériologie et parasitologie, le but des analyses est souvent d’identifier l’agent responsable de l’infection : bactérie, parasite, champignons microscopiques, etc. Elles consistent donc à prélever un échantillon et à rechercher l’élément pathogène soit par observation directe, soit après mise en culture. L’identification du germe pathogène aidera à définir le meilleur traitement et l’antibiotique le plus efficace.

 

- la sérologie : la sérologie est l’étude du sérum, c’est-à-dire le sang débarrassé de ses cellules et de certains constituants. La plupart du temps, il a l’aspect d’un liquide transparent et jaunâtre. Communément, la sérologie consiste à évaluer l’immunité à une maladie en mesurant la quantité d’anticorps spécifiques de celle-ci.

 

Ces 4 services sont réunis sous l’appellation microbiologie, cohabitant avec la biochimie. Celle-ci est l’étude des réactions chimiques du monde vivant. Les analyses biochimiques consistent à mesurer les quantités des constituants des liquides biologiques (sang, urine, etc.). La plupart des maladies ont en effet des répercussions sur leur composition et leur étude peut aider au diagnostic et au suivi de nombreuses maladies.

 

ABSENTEISME : .

 

Les heures officielles indiquées pour effectuer les prélèvements en vue des différentes analyses sont tous les jours de 07h à 09h ; sauf cas d’urgence. Les résultats sont en principe disponibles dès le lendemain à l’exception de la bactériologie pour laquelle, un délai de 72 heures est requis. A côté de ces horaires pour les prélèvements,  les laborantins sont censés effectuer leur service entre 07h et 15h, assurer une permanence de 15h à 17h30 et les gardes de 17h30 à 7h00.

Cependant, ces horaires sont aléatoires et il est très fréquent que les patients trouvent portes closes à leur arrivée, pour cause de retard de l’agent préposé au service ou carrément de son absence. Régulièrement par ailleurs, les délais de mise à disposition des résultats ne sont pas respectés. C’est ce que nous confient plusieurs patients ou accompagnateurs qui se désolent de cette situation qui impacte négativement sur la prise en charge diligente de certaines pathologies.

 « Il y a trop de lenteur dans les  services de laboratoire. Et lorsque vous vous y rendez la nuit, si vous avez la chance d’y croiser un agent censé être de garde, il vous signifiera clairement qu’il ne travaille pas la nuit. Il faut donc revenir le lendemain. C’est inadmissible pour le plus grand centre hospitalier du Togo » se désole Michel GBEDEMA, croisé dans les couloirs du CHU S.O.

 M. KODJOGAN, venu retirer les résultats d’analyse de sa mère, enfonce le clou : les agents auraient  leur propre horaire de service en marge de l’horaire officiel.   « Ils vous donnent des rendez-vous fermes. Mais à votre arrivée, vous trouvez souvent portes closes. Pourtant, ce sont des heures de service » révèle-t-il. «  Une fois, l’infirmier traitant qui ne nous croyait pas est monté lui-même pour retirer les résultats ; sans succès » a-t-il poursuivi.

 

«  Il existe une vraie  inadéquation entre le nombre de personnes affectées et les besoins réels en compétences techniques. Les services semblent de plus souvent paralysés du fait de l’absentéisme d’une partie du personnel notamment ceux inscrits sur le budget autonome du CHU-SO » peut-on lire dans le rapport d’audit sur le CHU sollicité par le gouvernement.

 

CONDITIONS DIFFICILES :

 

Pour cet agent qui a accepté répondre à nos questions tout en exigeant l’anonymat, ce que rapportent les patients est avéré. Mais il met cela davantage sur le manque de moyens. «  Nous n’avons qu’une seule machine. Au moment de sortir les résultats, un autre travaille sur le même appareil » explique-t-il. Il assure que lui et ses collègues travaillent à la réduction des délais, y compris en mettant leurs portatifs personnels au service de l’hôpital.

De fait, le personnel de ces services travaille  dans des conditions difficiles étant donné que les locaux sont vieux et aujourd’hui inadaptés aux conceptions d’un laboratoire moderne.  Le manque de matériel informatique et de logiciel de gestion de stocks explique  les  nombreux retards dans la production des résultats et ne facilite pas les contrôles sur la gestion des consommables nécessaires, avec comme conséquence, le détournement des réactifs à des fins privées. Il en résulte une surexploitation de quelques équipements entrainant de nouvelles pannes et conduisant naturellement à de nombreux retards dans la mise à disposition des résultats d’analyse aux patients.

Le problème de la disponibilité des intrants et consommables nécessaires est également récurrent. Certains équipements  acquis sur le financement BIDC nécessiteraient des réactifs spécifiques d’un fournisseur indien.

Selon le rapport d’audit mené au CHU par des experts français,  le service de laboratoire d’anatomie-pathologique est  fortement handicapé par la vétusté de ses équipements, qui sont limités actuellement à un microscope et un microtome (ancien modèle). Comme il rencontre de plus des difficultés dans l’approvisionnement des intrants spécifiques, un retard considérable est constaté dans la livraison des résultats. De nombreux échantillons sont ainsi en attente d’analyse (certains depuis plus d’un an ou deux).

 Le service laboratoire de toxicologie,  rattaché au laboratoire anatomie- pathologie est dans la même situation que celui de son laboratoire de tutelle.

 Le service histologie, embryologie, cytologie et biologie de la reproduction,  très spécialisé,  qui s’occupe de la santé de la reproduction, des maladies liées au sexe (maladie gynécologique et andrologique), des problèmes de stérilité du couple, du dépistage du cancer gynécologique et de la cytogénétique (maladie à transmission génétique) manque clairement de personnel spécialisé et de moyens technologiques au regard de ses ambitions.

 

FIABLITE:

 

L’absence d’un minimum d’informatisation rend la production des résultats (“à la main”) lente et peu fiable ; de plus, les résultats ne sont pas adressés directement aux services de soins. Les doutes sur les résultats sont également dus à la vétusté des équipements utilisés ou à l’indisponibilité de certaines machines, au manque récurrent de réactifs etc…

Le récit de Kayi, jeune mère, est édifiant.   « Après consultation de mon nourrisson au CHU Campus,  le médecin nous a demandé plusieurs analyses. Nous avons décidé de les faire à l’hôpital de Bè ce qui fut fait. Nous présentions une semaine plus tard les résultats des analyses au médecin traitant. Après décryptage des résultats, il juge douteux une analyse jugée positive à l’infection. Il explique son doute par le fait que le résultat a  été écrit à la main et que tout le monde peut le faire ainsi. Il nous demanda de  refaire la même analyse au CHU Campus, nous l’avons fait dans la même semaine. Cette nouvelle analyse contredisait  la précédente car elle était  négative ».

 

Elle  précise que pour la  nouvelle analyse, le médecin traitant leur avait dit comment ils devaient  recueillir l’urine de l’enfant ; contrairement à la précédente. 

 

PLUS UN HÔPITAL DE REFERENCE.

 

En plus de la lenteur dans la cession des résultats, de leur fiabilité, le CHU S.O. ne propose qu’une  gamme d’analyses « restreinte ». On n’y fait pas par exemple  les analyses d’hépatite B par manque d’appareil adéquat. Et lorsque l’appareil existe, c’est le réactif qui manque. Tel est le cas pour la sérologie toxoplasmique et la rubéole pour les femmes enceintes.  En hématologie, deux méthodes d’analyse cohabitent, contraires aux normes hospitalières : l’utilisation d’appareil le jour, de l’hémocue la nuit.  En 2014 par exemple, les patients qui avaient  besoin de faire des analyses en bactériologie en ont été privés pendant  six mois, pour des raisons budgétaires. 

 

De fait, la « référence » en matière d’analyses de laboratoire qui était attribuée auparavant au CHU SO se retrouve aujourd’hui dans le secteur privé, vers lequel les patients se tournent en masse pour pallier la restriction des gammes d’analyses et au délai de mise à disposition aléatoire, encouragés souvent, il est vrai, par   des agents de laboratoires publics, employés dans des cliniques privées. Ceux-ci parfois, n’hésitent pas à utiliser des réactifs du service public pour faire des analyses dans leurs établissements lorsqu’ils ne « détournent » pas purement et simplement les patients des hôpitaux vers des centres privés.

 

Ainsi, on  constate principalement pour les services de biochimie et de microbiologie une chute importante (de 20 à 45%) du nombre d’actes de 2012 à 2013 et une certaine stabilité dans les années ultérieures. Les autres services ont des productions relativement faibles, qui décroissent cependant encore ces dernières années.