INTERVIEW: JIMI HOPE, ARTISTE, MUSICIEN, SCULPTEUR, PEINTRE

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Artiste complet, Jimi Hope est l’un des représentants de la chanson togolaise les plus connus à l’extérieur. Egalement peintre-sculpteur, ses œuvres sont visibles dans la ville de Lomé. Allons à la rencontre de ce personnage hors-pair dans cette interview qu’il nous a accordée dans son musée qui servira très bientôt de lieu de formation à la jeunesse mordue de l’art…

Focus Infos : Vous êtes plus connu comme artiste musicien. Le public togolais ne connait pas très bien votre côté artiste sculpteur-peintre. Dites-nous comment s’est fait votre rencontre avec la peinture ?

Jimi Hope : J’ai commencé très tôt, dès l’âge de 6 ans avec la peinture, en dessinant. A 8 ans je vendais déjà des petits bibelots, de la sculpture en ébène, en ivoire et c’est grâce à ça plus tard j’ai pu financer ma musique parce que celle-ci coûte chère. Et il faut de l’argent pour aller dans un studio, organiser un concert, payer les musiciens etc. La peinture me permettait d’être à l’abri de certains producteurs véreux qui essaieraient de changer ce que je voulais faire.

Je suis né artiste et être né artiste c’est comme une maladie. Etre né c’est comme un enfant qui va grandir, en plus de grandir la maladie va grandir et il faut savoir vivre avec parce que nous sommes des fous mais des fous intelligents, des fous qui ne montrent pas nécessairement qu’ils sont fous mais à travers ce qu’ils font, tu sentiras qu’on a un grain de quelque chose.

F I : Comment arrivez-vous à jumeler ces deux côtés artistiques de votre vie ?

J H : Vous savez je suis peintre-sculpteur, je suis parolier donc il y a plein de casquettes que je porte mais en Afrique on est obligé de porter ses casquettes tout seul pour pouvoir avancer très vite. C’est maintenant que l’Afrique commence par se moderniser au niveau de ces choses. Avec le temps, des artistes qui arrivent après vont pouvoir vivre tranquillement de leur art parce qu’à l’époque faire de la musique ou de l’art en Afrique c’est sûr qu’on allait manger de la vache enragée.

F I : Entre ces deux modes, est-ce que Jimi a le temps pour une vie épanouie pour lui-même ?

J H : Vous savez je n’ai pas de vie privée. Ma vie privée c’est mon art. Et c’est dans ça que je fais tout. Les Anglais disent « life’s short day but it’s a workingday » parce que la journée est courte. C’est une courte journée de dur labeur, alors si toi tu prends le temps de dormir… Moi je ne dors pas beaucoup, parce que je veux laisser quelque chose à l’humanité, parce que je viens de très loin et je vais très loin.

Je travaille de 4h du matin à 10h du soir. C’est mon rythme, c’est un rythme infernal mais c’est grâce à ça que je suis arrivé à là où je suis. C’est comme la guitare, il y a certains guitaristes qui jouent deux heures par jour, par semaine, il y en a aussi qui jouent quinze heures, dix huit heures par jour mais à coup sûr que celui qui joue dix huit heures par jour aura toujours un résultat.

Plus on pratique la chose, plus ça devient bien familier. Je pense que même si Dieu te donne un talent il faut le travailler. Aucun basketteur ne s’est levé de son village pour aller toute suite jouer la NBA. Il y a plein de choses à apprendre : les marquages, les dribbles, apprendre pour pouvoir s’affirmer, se faire remarquer dans ce genre de métier. Quand on est artiste, il ne faut pas avoir froid aux yeux. Il faut parler pour que les gens puissent vous écouter. Et s’ils ne sont pas d’accord, ils vous le diront. Ce sera toujours bien pour vous parce que ça vous apportera quelque chose et aux gens aussi.

F I : Comment aménagez-vous votre emploi du temps quotidien ?

J H : Quand je suis inspiré si c’est une chanson que j’ai envie de composer, je vais vers la chanson parce que la chanson ne va pas m’attendre pour que je le fasse nécessairement dans l’après midi. Si c’est la chanson qui vient le matin on fait la chanson. Si la nuit je sens que j’ai encore de l’énergie et que c’est la peinture ou la sculpture qui m’emballe, je ne pense à ces choses, j’avance.

C’est comme mes deux pieds quand la gauche vient la droite suit. Je ne me demande pas quel pied avancer premièrement parce que c’est trop compliqué de penser. Vous savez c’est les Blancs quand ils dansent ils comptent. Les Africains ne comptent pas. Quand tu comptes tu ne danses plus, tu comptes.

F I :Vos sources d’inspiration…

J H :Elles sont diverses. Elles viennent de partout dans le monde parce que moi je viens de l’Afrique, donc mes racines sont nécessairement africaines. Mais j’ai écouté Otis REDDING, Ray Charles, Jimi HENDRIKS…
J’ai écouté tellement de gens qu’aujourd’hui ma musique est très éclectique. Mon art l’est aussi parce que j’ai voyagé. Comme on le dit souvent « le jeune qui a parcouru cent villages est l’égal du vieux qui a cent ans ». Donc, en toute honnêteté et humilité, je viens de très loin et je vais très loin.

F I : Comment pensez-vous transmettre les connaissances que vous avez acquises au cours de votre riche carrière à la jeune génération ?

J H : Là où vous êtes, c’est un endroit que j’ai réalisé pour pouvoir apprendre aux jeunes que je vais rencontrer, mes techniques. Je voudrais que cet endroit soit cool pour que je puisse sentir mon âme quand ils parlent. Je ne serai pas le seul, je trouverai également d’autres amis avec qui j’ai fait pas mal de chemin qui feront aussi partie des gens qui viendront discuter avec les élèves. Vous savez, l’art c’est un monde à part. Il faut connaitre ça pour comprendre.

Je suis artiste, je ne suis pas artisan, il y a des choses qu’il faut être artiste pour comprendre. Quand on est artisan, ce qui est très difficile, c’est que parfois on a envie de comparer les choses. Je ne suis pas comme quelqu’un qui va au boulot tous les lundis matin, qui revient à midi, repart à quinze heures, revient à dix huit heures et qui regarde la télé. Je ne vis pas ces genres de vie. Je ne suis pas une montre qui part de zéro et qui revient à zéro.

F I : En clair Jimi envisage ouvrir une école pour pouvoir transmettre sa connaissance à la jeune génération ?

J H : J’ai déjà commencé depuis des années, depuis plus de trente ans à transmettre mes connaissances à cette génération. Mais j’ai envie maintenant de sélectionner des gens que je trouve capables, pas des gens qu’on m’impose, et de leur donner mon savoir. J’ai besoin de disciples.

F I : Avez-vous des réalisations dans la ville de Lomé ?

J H : Si vous vous promenez à Lomé, il y aura des endroits à coup sûr où vous allez tomber sur mes réalisations. A Lomé, à la Colombe de la Paix qui a réalisé la première fresque ? Qui a donné suite à toutes ces fresques ? C’est moi. L’idée vient de moi. Des gens ne le savent pas, il faut que je le dise. J’ai rêvé qu’il faut que Lomé soit en couleurs.

Ça n’a fait que commencer. Je sais que si j’arrive à avoir une armée d’artistes, ils vont prendre d’assaut les préfectures et petit à petit ils vont décorer les villes. Je pense que c’est ça qu’il faut comprendre. L’Afrique a ses énergies, l’Afrique a ses enfants qui doivent développer l’Afrique et je fais partie de ces gens qui pensent positivement que nous y arriverons.

(Suite à la page 14)
F I : Sur le plan musical, on ne vous a pas encore vu chanter avec un jeune artiste togolais. Est-ce que ça peut arriver ?

J H : J’ai chanté avec des gens, c’est que vous n’avez pas eu la chance d’écouter. J’ai chanté parfois mais je ne chante pas beaucoup parce que d’abord il faut que le jeune chante bien. Ce n’est pas parce qu’on doit chanter ensemble qu’on chante ensemble. Les jeunes, la plupart du temps, veulent se montrer à côté des plus âgés. Mais l’essentiel c’est d’abord d’aller vers les plus âgés pour voir ce qu’on peut faire ensemble. Parce que la plupart des jeunes quand vous leur demandez d’apprendre à jouer du piano, ils ne sont pas chauds mais ils veulent chanter, ils veulent chanter sur quoi ? Sur des accords ?
La musique c’est un métier où il y a des arrangeurs, il y a plein. Tous les jeunes qui auront envie d’avancer et que je trouve qu’ils se battent je serai toujours de leur côté. Mais ceux qui veulent seulement paraître, ça je n’aime pas. Parce que moi, j’ai fait de la musique je n’ai pas vu le temps passer. J’ai rencontré tellement de gens sur ma route. J’ai rencontré Jean Jacques Goldman, Memphis Slim, Nina Simone… J’ai rencontré tellement de gens, la route est longue parce que j’ai tourné pendant longtemps. Ce qu’on doit savoir, c’est que quand on est artiste, on ne change pas. On reste artiste. Vous savez quand on jette un bout de bois dans l’eau ça ne deviendra pas un caïman. Je suis artiste, j’ai accepté ce rôle et je vais jouer ça jusqu’au bout.

F I : Quand on dit que vous êtes le roi du rock and roll africain qu’est ce que ça vous fait ?

J H : Je pense que c’est normal parce que j’ai beaucoup de feelings. Les Anglais disent « If youdon’tsaid I amnobodywillsayyou’re ». Si je dis “ I’m the best thatisbecause I thinkI’m the best” et si quelqu’un n’est pas d’accord qu’il vienne pourqu’on joue et si je trouve qu’il a quelque chose à m’apprendre, je vais apprendre.

F I : Reconnaissez-vous quand même qu’il y a de l’évolution sur le plan musical ?

J H : Oui au niveau des médias, il y a beaucoup de radios. S’il y a beaucoup de radios, il y aura beaucoup de voix qui seront portées par ces medias, ce qui est normal. Avec Internet aussi. A notre époque il y avait quoi ? Il n’y avait que radio Lomé et la TVT. Si on ne passait pas sur ces médias, on est inconnu. Aujourd’hui, le monde évolue mais ça devient aussi très compliqué car trop de musique et trop d’image tuent l’image. Donc, aujourd’hui c’est compliqué parce qu’il y a en a trop. La qualité devient maintenant très importante pour se faire remarquer.

F I : Si Jimi ne fait pas la musique, ni la peinture, il fait quoi ? Comment passez-vous vos heures perdues ?

J H : J’écris des textes, je suis artiste, je n’ai pas envie de changer. Même si je suis médecin, je serai le médecin du blues. (Il fredonne un morceau du blues ). Le blues ça guérit.

F I : Vous avez fait beaucoup de scènes mais quelle est la scène qui vous a le plus marqué ?

J H : J’ai fait beaucoup de scènes, j’en ferai encore mais pour le moment ce n’est pas la question que je me pose. Je crois que c’est maintenant que je reviens. Les belles choses restent à venir. (rires). Je n’ai pas encore fini de faire les belles choses. Maintenant j’ai de quoi à manger, il y a certains soucis que je n’ai plus, je vais donner tout mon cœur, mon âme à l’art, Dieu va me guider petit à petit, je ferai un très long chemin.

La plupart des grands avec qui j’aurai aimé partager la scène sont des grands chanteurs comme Joe Cooker, Ray Charles …Je fais partie des plus belles voix et des plus grandes voix du monde parce que quand on m’écoute on ne peut pas m’interpréter comme on interprète tout le monde. Mon feelings est énorme, il vient des tripes. Pour chanter du Jimi Hope, il faut avoir des couilles. Ce que je fais, il faut aimer pour le faire.

F I : Quand est-ce que vous avez été mordu par cette musique ?

J H : Depuis mon enfance, j’ai compris que cette musique était la musique de mes ancêtres. Donc le blues c’est exactement comme du cacao. C’est parti avec la route de l’esclave, c’est les esclaves qui ont ramené cette musique, ce message au-delà de nos frontières. Ça s’est américanisé, européanisé, le blues si c’est du cacao ça devient du chocolat mais la base sera toujours du cacao. Le feeling est toujours black. (Il fredonne encore une chanson).

Je suis en avance de vingt ans sur mon époque. Ce n’est pas compliqué, parce que si vous voyez ce que moi je joue, je ne joue pas quelque chose de dansant pour gagner de l’argent. Il faut se faire aimer. Je joue une musique et j’ai réussi à l’imposer, quelque chose qui au départ des gens ne pensaient que ça passera, je n’ai pas peur, j’avance.

J’ai écrit pendant toute ma vie près de 3 000 chansons et je n’ai même pas encore chanté 500. J’ai beaucoup de chansons dans mes tiroirs. Si je ne les chante pas, il y aura d’autres personnes qui vont chanter les chansons que j’ai écrites. Je laisse le temps faire les choses.

F I : La dernière fois on vous a vu sur scène avec votre fils, il est aussi mordu par le virus de la chanson ?

J H : Il est reparti au Bénin pour le moment. Il me suivait depuis. Quand tu écoutes la chanson Hello Song que j’avais sorti dans les années 1997 sur l’album I can’ttakeit c’est lui qui chante, les gens pensent que c’est une femme parce qu’il n’avait que trois ans quand il a chanté. Quand mon fils ainé est décédé, on a fait une chanson qui est intitulé « Viens » et qui est sur internet. On a fait un duo. Il a mûri, il a fait pas mal de grandes salles avec moi. Il a fait New Morning avec moi à Paris en 2000. Ça fait un bon moment qu’il est avec moi. Je souhaiterai qu’il prenne la place et qu’il s’asseye.
J’ai fait un duo avec lui. La chanson est sur internet. Il s’appelle Jimi Hope feat Tony Hope. Quand vous allez écouter cette chanson les paroles sont très jolies, les mélodies.

F I : Vous avez perdu il y a deux ans votre enfant. Comment avez-vous réussi à surmonter ce choc là ?

J H : C’est un choc qu’on ne surmonte pas. On vit avec. C’est un choc mais il faut s’attendre à d’autres chocs parce que vous avez votre père, votre mère, vous avez des frères, des sœurs, votre chéri(e), vos enfants, il y aura toujours des gens qui vont mourir à côté de nous mais il faut comprendre que la mort n’est pas comme nous le pensons toujours une défaite. C’est Dieu qui donne c’est Dieu qui reprend. Quand Dieu dit je ne peux pas prendre la place de Dieu, je m’incline et je dis merci à Dieu et j’avance.

F I : Quels sont les endroits de Lomé que vous aimez tant ?

J H : J’aimais quand j’étais petit « assiganmé », le grand marché. C’est un endroit où j’aimais aller tout le temps, regarder les femmes qui vendaient. J’aime les endroits animés, où il y a beaucoup de gens. Petit à petit j’ai fini par aimer beaucoup d’endroits.
Dékon, j’ai joué là-bas. C’est un endroit où on voit beaucoup d’individus différents de tous les horizons. Dékon pour moi c’est un endroit symbolique de Lomé où on doit tout faire pour qu’il n’y ait pas que de la contestation, faire du théâtre, de la musique pour que ça devienne un endroit historique.

F I : Vous aimez les femmes ? On ne vous pas vu chanter pour les femmes.

J H : Les femmes font partie de ma vie puisque je peins tous le temps les femmes. Je rends hommage aux femmes parce que sans les femmes il n’y aura pas d’homme et Bob Marley l’a chanté « No woman, No cry » et si vous voyez dans mes tableaux il y a plus de femmes que d’hommes. J’ai été élevé en particulier par ma mère, une femme et donc toute la douceur, l’attention qu’elle m’a accordé fait que je ne suis jamais fatigué de dessiner la femme.

F I : Un conseil aux jeunes artistes qui essaient d’emboiter vos pas.

J H : J’aimerai dire à tous les jeunes qui vont lire cette interview de ne pas baisser les bras, de croire en ce qu’ils font, parce que la foi est très importante dans l’art. Parfois il y a de grands peintres qui n’ont mangé que des bananes toute leur vie. Ils sont partis dans l’au-delà et après ils sont devenus des héros. N’ayez pas peur, la vie continue. L’art continue.

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