Accueil A la une JERUSALEM, CAPITALE D’ISRAËL : Le controversé vote du Togo

JERUSALEM, CAPITALE D’ISRAËL : Le controversé vote du Togo

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Le  21 décembre dernier, l’Assemblée générale de l’Organisation des  Nations Unies (ONU) prononçait  sur une résolution parrainée par la Turquie et le Yémen, relative  au  statut de Jérusalem, en réponse à la décision unilatérale de Donald Trump  de reconnaitre cette ville comme capitale d’Israël.

A une large majorité, (128 votes favorables, 35 abstentions et 9 votes défavorables) l’ONU a condamné la décision du président américain.  Au décompte final, si les résultats ne surprennent guère les analystes au faite des questions de relations internationales, un curieux choix, celui du Togo, seul pays africain à avoir voté contre la résolution. Décryptage d’un vote controversé.

Le président Trump n’a visiblement pas eu le dernier mot à l’ONU. Malgré ses menaces de sanctions financières à peine voilées, l’assemblée générale de l’ONU a condamné  le 21 décembre dernier sa décision de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, malgré les menaces directes des États-Unis, qui avaient bloqué ce même texte trois jours plutôt au Conseil de sécurité.

Reprenant le même langage de la résolution à laquelle Washington avait opposé son véto au Conseil, la résolution de l’assemblée générale considère que toute décision qui vise à altérer la nature, le statut et la composition démographique de Jérusalem “n’a aucun effet juridique, et est nulle et non avenue”.

Cette résolution avait été proposée par le Yémen en tant que président du Groupe arabe au sein de l’ONU et la Turquie en sa qualité de président du Sommet de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) à l’ONU. S’en est suivi le parrainage d’une trentaine de pays, dont le Maroc, pour enfin avoir un total de 128 voix pour et 9 contre, avec l’abstention de 35 pays.

La résolution appelle aussi à “inverser les tendances négatives qui compromettent la solution à deux Etats et l’intensification et l’accélération du soutien et des efforts internationaux et régionaux visant à parvenir, sans tarder, à une paix globale, juste et durable dans le Moyen-Orient”.

Le texte de l’ONU vient en réponse à la décision du président Donald Trump annoncée le 6 décembre, qui avait aussi promis de déménager l’ambassade américaine de Jérusalem. Cette décision “doit être annulée conformément aux résolutions pertinentes du Conseil de sécurité”, a souligné le texte voté jeudi, appelant les pays à s’abstenir d’établir des missions diplomatiques à Jérusalem.

Un vote surprenant

Malgré les menaces du président américain, plusieurs des partenaires traditionnels des USA ont choisi de voter contre le pays de Donald Trump. Mais le choix de Franck Kokou Kpayedo, représentant du Togo aux Nations Unies, au nom de son pays a surpris plus d’uns. Pourquoi  le Togo, petit pays encastré dans l’Afrique de l’Ouest a choisi d’aller contre la position de l’Union africaine ( UA) , mais également celle  de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) dont le président togolais Faure Gnassingbé est président en exercice, ou encore celle l’Organisation de la Coopération Islamique ( OCI)  dont le Togo est membre. Pour l’OCI, il s’agit d’une «attaque flagrante contre les nations arabes et musulmanes». La quasi-totalité de la communauté internationale, qui n’a jamais reconnu Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu, ni l’annexion de sa partie orientale en 1967, s’oppose à la décision que mènent actuellement les Etats-Unis.

Pour M. Adjévi Da Sylveira, ancien diplomate togolais, ce vote togolais est très inhabituel  dans la mesure où malgré les très fortes relations qui lient le Togo à Israël, sur la crise au Proche-Orient et la question de Jérusalem, le Togo s’est toujours abstenu sur les grandes questions nécessitant une prise de position comme la dernière. « Cette décision doit certainement répondre à des impératifs diplomatiques du pays, l’ambassadeur, M. Kpadeyo n’a fait qu’exécuter les ordres venues de Lomé » reconnait-il tout en déplorant qu’il n’ait pas eu de débat national sur la question.

Pour lui, les menaces américaines ne sont pour rien dans cette décision du Togo. Les Etats Unis ont des partenaires commerciaux plus importants qui ont voté pour la résolution et le Togo ne ne fait même pas partie des pays qui bénéficient de l’aide la plus importante de la part des Etats Unies.

Une position traditionnelle ébranlée

Sur la question de la Palestine et de Jérusalem, le Togo a toujours gardé une position qui répond aux idéaux de la communauté internationale. Il s’agit d’une position équilibrée qui se résume ainsi : reconnaissance et sécurité pour Israël en échange de la création d’un Etat palestinien.

En réalité, le Togo s’est toujours aligné sur la position de l’UA qui prône la coexistence de deux Etats vivant en paix et se reconnaissant mutuellement. La seule voie pour parvenir à cette solution est de nature pacifique et à ce titre le Togo a toujours condamné avec force le terrorisme qui menace non seulement Israël mais aussi toute l’Afrique.

« S’agissant du statut d’Etat non membre observateur accordé par l’Assemblée générale des Nations Unies à l’Autorité palestinienne, le Chef de l’Etat togolais Faure Gnassingbé a estimé que ce vote n’était pas de nature à faciliter une reprise des pourparlers directs entre Israéliens et Palestiniens, prévus par les accords d’Oslo » explique Ricard Zogning, chercheur en relations internationales à Montréal. Selon lui, le débat, la concertation et l’esprit de compromis doivent inspirer les négociateurs plutôt que les affirmations unilatérales. En clair, le Togo a toujours souhaité que les négociations parviennent à un accord définitif avec les palestiniens garantissant une paix durable dans la région et la sécurité pour Israël. Une position ébranlée   par ce vote pro-Israël.

Le  Togo était par ailleurs représenté au plus haut niveau, lors du sommet extraordinaire de l’OCI à Istanbul, où les leaders ont appelé la communauté internationale à reconnaître Jérusalem-Est comme capitale d’un État palestinien en riposte à la décision de Trump de considérer la ville sainte comme capitale d’Israël.

« Nous rejetons et condamnons fermement la décision irresponsable, illégale et unilatérale du président des États-Unis reconnaissant Jérusalem comme la prétendue capitale d’Israël. Nous considérons cette décision comme nulle et non avenue », ont déclaré les leaders musulmans dans un communiqué publié à l’issue d’un sommet de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) à Istanbul. « Nous proclamons Jérusalem-Est capitale de l’Etat de Palestine et appelons les autres pays à reconnaître l’Etat de Palestine et Jérusalem-Est comme sa capitale occupée », ont-ils ajouté.

Une vieille amitié avec Israël

A Lomé, le ministère des Affaires Etrangères, de la Coopération et de l’Intégration Africaine justifie ce vote par la longue amitié qui lie Togo et Israël. « La coopération entre les deux pays remonte en effet au début des années 1960 et s’est véritablement renforcée à partir de 2005 où la diplomatie togolaise a amorcé un nouveau tournant avec l’arrivée au pouvoir de Son Excellence Monsieur Faure Essozimna Gnassingbé qui, dans sa stratégie de diversification des partenaires du Togo, a orienté sa vision vers les pays émergents en faisant de la coopération sud- sud un levier du développement. Dès lors, les deux Etats se sont résolument engagés dans un partenariat fondé sur l’entraide mutuelle et la promotion développement socio-économique et politique.» rappelle un document du ministère de Robert Dussey.

Cette relation bilatérales entre le Togo et l’Israël a pour fondement, un certain nombre de textes :- Accord commercial signé le 03 juillet 1961 à Jérusalem ;– Accord de coopération technique signé le 14 août 1961 à Lomé ;– Accord de coopération signé le 12 avril 1964 à Jérusalem ;– Accord de coopération culturelle signé à Jérusalem le 12 avril 1964 ;– Traité d’amitié signé le 12 avril à Jérusalem ;– Echanges de lettres relatives aux visas d’entrée et de sortie sur les passeports diplomatiques et de service signé le 09 mai 1965 à Jérusalem ;– Accord portant création de la Grande Commission Mixte de coopération Israël- Togo signé le 18 décembre 1990 à Jérusalem ;– Accord de coopération économique, scientifique, technique, culturelle et sociale signé le 18 décembre 1990 à Jérusalem. Cette coopération a pris un nouvel élan avec la visite de haut niveau effectuée, en mai 2009, par le Premier Ministre togolais Gilbert Houngbo, qui s’était rendu à cette occasion au salon Agritech de Tel Aviv.

A partir de cette visite, la coopération entre le Togo et l’Israël s’est véritablement illustrée dans le domaine agricole ainsi que celui de l’éducation et du renforcement des capacités.

En vue d’intensifier les relations entre les deux Parties, une mission interministérielle s’est rendue en Israël, à la suite de trois (03) visites d’une délégation israélienne au Togo en décembre 2011, mars et mai 2012, afin de se familiariser avec les nouvelles technologies agricoles, notamment en matière de maîtrise de l’eau et de l’irrigation parfaitement adaptées à la configuration des cultures au Togo et dont les Israéliens ont une expertise reconnue. A l’issue de cette mission de formation en Israël, des projets ont été élaborés en vue du renforcement de la coopération agricole entre le Togo et Israël. En matière de coopération scientifique, le Gouvernement israélien octroie régulièrement aux étudiants, aux chercheurs et aux agents de l’administration togolaise des bourses d’études dans les domaines de l’enseignement supérieur, de la coopération interuniversitaire, de la recherche scientifique, de la médecine et de l’agriculture. Le Président de la République togolaise, Faure Gnassingbé a effectué deux visites d’Etat en Israël, en novembre 2012 et août 2016.

 

A l’avant-garde des relations israélo-africaines 

Si le Togo a pris le risque de se mettre à dos toute la communauté internationale et surtout les pays islamiques, c’est pourtant un vote sans surprise  pour le Dr Fayewa, enseignant chercheur à l’Université de Lomé,  « tant le Togo a affiché sa volonté de rapprocher Israël du continent africain. » Le pays s’était même engagé à abriter le premier sommet Israël Afrique, qui a fini reporté sine die.  Ce premier événement du genre a été conçu par Africa-Israel Connect et proposé aux deux gouvernements togolais et israélien qui ont marqué leur accord. Il aurait dû réunir dans un même lieu pendant 5 jours officiels israéliens et africains.

Benjamin Netanyahou était annoncé aux travaux ainsi que de nombreux chefs d’Etat et de gouvernement africains. Les thèmes de la sécurité, de la lutte contre le terrorisme, mais également sur les questions relatives au partenariat dans les domaines de l’agriculture, de l’énergie, de l’eau, de la santé étaient prévues pour être abordés. Le sommet aurait également consacré à l’utilisation des nouvelles technologies comme levier de développement. Le choix du Togo pour accueillir ce premier sommet Afrique-Israël a été naturel pour les dirigeants d’AfricaIsrael-Connect. En effet, « le pays est à la fois un fidèle ami d’Israël et un hub dynamique en Afrique de l’Ouest » soulignent les responsables de l’association.

« L’Afrique est en proie à des difficultés et Israël détient la clé pour l’aider », a déclaré le chef de l’Etat togolais de Lomé lors de sa visite en Août 2016 dans ce pays. « L’ambition du président Faure Gnassingbé est de réunir toute l’Afrique à Lomé pour définir les contours d’un nouveau partenariat entre l’Afrique et Israël. Ce sommet permettra de tracer les frontières de la renaissance de la relation historique entre notre continent et l’Etat hébreu », a rappelé le chef de la diplomatie togolaise, Robert Dussey, au cours en visite en Israël.

Officiellement, c’est la situation politique interne au Togo qui a conduit à cette décision de report, mais des pressions de l’Afrique du Sud et de pays maghrébins ne seraient pas non plus totalement étrangères à cette décision. « Israël essaie de retrouver son statut d’observateur à l’Union africaine, mais il y a des pays africains qui sont influencés par des pays arabes ou par d’autres nations qui ne sont pas favorables à Israël. L’Algérie, par exemple, joue un rôle négatif. L’Afrique du Sud, même si nous avons des relations diplomatiques, poursuit une politique très critique à l’égard d’Israël. L’Iran, qui joue un rôle en Afrique, promeut elle aussi une politique anti-israélienne sur le continent.» renseigne la célèbre ambassadeur d’Israël à Paris, Aliza Bin Noun.

Un contexte national contraignant

Si la position du gouvernement est restée aussi tranchée en faveur d’Israel, il faut y voir plusieurs  raisons, explique un observateur. Primo et la moindre, les Togolais ont eu peur de perdre les quelques dollars que leur apportent les USA en venant à leur aide sur plusieurs plans avec par exemple les fameux programmes d’aide au développement. Des programmes qui accordent des subventions à des projets de développement visant à promouvoir et soutenir le processus de démocratisation dans le pays, à sensibiliser et à prévenir le VIH / SIDA, à promouvoir les droits de l’homme et à améliorer les conditions de vie de base des togolais. « Des milliers de Togolais auraient bénéficié de ces programmes et auraient vu s’améliorer leur santé, leur situation économique et leur niveau de vie. » explique une source à Lomé. Les autorités togolaises ont donc pris en considération le chantage du président américain Donald Trump de retirer son aide aux pays qui ne le soutiendraient pas. Secundo, la proximité du président togolais avec les Israéliens. « Nombreux des proches conseillers de Faure Gnassingbé sont juifs» rappelle un opposant.

La dernière raison, sans doute la plus importante est que le régime de Faure Gnassingbé est secoué depuis plusieurs mois par une contestation sans précédent.  « Israël est un partenaire clé sur le plan sécuritaire du pouvoir de Lomé », rappelle une source sécuritaire renseignée. C’est le pays qui fournit Lomé en matériels militaires et qui forme les services de renseignement togolais. Lomé ne peut pas prendre le risque de se mettre à dos ces partenaires en ces périodes de turbulences politiques, rappelle M. Da Sylveira. Il faut également noter que les réseaux d’affaires israéliens sont très prospères et ont le vent en poupe à Lomé.

Une source non officielle confirme que les raisons de ce vote sont essentiellement à la politique intérieure : «  Lomé a beaucoup d’éléments établissant des liens entre certains pays arabes et les mouvements en cours dans le pays, avec le PNP comme instrument. De fait, les autorités du pays ont voulu faire passer un message très clair à ces pays : nous restons maîtres chez nous, y compris en prenant des positions minoritaires au profit d’Israël. » commente notre source.

La France comme à son habitude a certainement dû passer une consigne de vote officieuse à plusieurs pays dont le Togo à l’ONU, rappelle cet ancien diplomate, qui explique que si le Togo est allé contre le vote de la France, c’est que la France n’a pas fait grand-chose pour Lomé au plus fort de la crise. « Le couple Trump-Netanyawu sont des alliés plus sûrs qui savent récompenser la loyauté et la fidélité» explique-t-il.Comme l’a rappelé Nikki Haley, les Etats Unis ont noté les noms de ceux qui ont voté en leur faveur.

Conséquences fâcheuses ?

Il est vrai que la décision togolaise a provoqué l’ire du monde musulman qui ne voit pas d’un bon œil la décision de Trump et la tentative de Lomé de rapprocher Israël du continent. Le Togo aurait simplement pu s’abstenir comme plusieurs autres pays d’Afrique, souligne l’imam de la mosquée de l’Université de Lomé. Au moment où des partis politiques tentent d’islamiser une partie du pays, cette prise de position contradictoire de Lomé risque d’attirer des soutiens supplémentaires dans les pays musulmans sunnites au Parti National Panafricain, à l’avant-garde de la contestation de l’opposition.

La décision du président américain de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël est « un dangereux précédent diplomatique au Proche et au Moyen-Orient », peut-on lire dans un communiqué publié par la Fondation Pax Africana.« La décision du Président Trump aura pour conséquences d’attiser des rancœurs dans le long conflit israélo-arabe dont les tentatives de résolution sont au point mort (…) », ajoute le communiqué.

La Fondation dirigée par l’ancien Premier ministre Edem Kodjo, estime que la décision des Etats-Unis aura comme effet, à très court terme, d’isoler Washington dans le monde, de saper tous les efforts de paix durable et sincère aux Proche et Moyen-Orient, et ramènera le monde à des temps sombres que plus personne ne souhaite vivre en ce XXIe siècle. Contacté par le rédaction de Focus Infos, la fondation n’a pas souhaité se prononcer  sur la prise de position togolaise.

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