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La révolution est en panne

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Jamais depuis 2011, la contestation politique n’a autant secoué le pouvoir togolais. Le mouvement  né en août dernier sous l’impulsion du Parti National Panafricain (PNP),  de par son ampleur, s’est inscrit dans les pas  de ceux portés  par le  Collectif Sauvons le Togo (CST) ou encore par les différents regroupements des années 90, au plus fort du processus démocratique.  Faisant naître le slogan « Togoviwo fon », littéralement « les Togolais se sont réveillés »,   récupéré par des individus qui ont très vite compris l’intérêt commercial qu’ils pouvaient  tirer en l’imprimant sur des tee-shirts,  vendus comme de petits pains sur les lieux des manifestations.

Pourtant, près de six (6) mois plus tard, la machine révolutionnaire semble grippée.  Affaibli par une mobilisation en dent de scies et en toute hypothèse en deça de ce qu’elle fut   en septembre-octobre, lâché par plusieurs soutiens moraux et financiers, miné par une sourde guerre de leadership, traversé par des courants anarchico-populistes, le groupe des 14 ( G14) partis politiques,  cherche un second souffle. Pendant ce temps, le pouvoir  a  retrouvé ses esprits et surtout repris la main. Passant même à l’offensive.

L’art de dilapider en quelques semaines le «capital mobilisation » que beaucoup analysait comme décisif dans son rapport de force avec le pouvoir et qui a fait braquer sur le pays les projecteurs du monde entier, y compris des inattendus comme ceux d’Al Jazeera: c’est l’exploit qu’a réussi l’opposition togolaise entre les mois d’août et décembre.

Des centaines de milliers de manifestants cumulés sur plusieurs jours et  sur l’ensemble du territoire il y a encore deux (2) mois, on en dénombrait plus que quelques milliers pour les chiffres les plus optimistes courant décembre, avec à quelques jours de Noël un « pic » de deux mille (2.000) enregistré à Lomé, quasiment la seule ville où des « irréductibles » continuent « courageusement » à battre encore le pavé, même à quelques heures du Nouvel An (sic).

La révolution n’a pas de saison et ne connaît pas de trêve, fût-elle de confiseries, en effet.  La faute ? A la systématisation ainsi qu’à la multiplication des mots d’ordre de manifestations sans objectifs précis. Comme si, manifester était en soi, l’ultime but. L’opérationnalisation diligente des réformes institutionnelles et constitutionnelles qui fondait tous les mouvements depuis une décennie, a été presque reléguée au second plan au profit d’une démarche insurrectionnelle et de la chimérique « démission sans conditions de Faure Gnassingbé ». Au final , en dehors  du crédit d’avoir mobilisé des dizaines de milliers de Togolais dans la rue, et celui d’avoir confirmé la lame de fond dans le pays aspirant au changement, le G14  peut difficilement revendiquer quelque avancée , de son fait, sur le terrain des réformes, où il est davantage attendu.  Bien au contraire, l’initiative de celles-ci a été l’œuvre de la majorité  qui a mobilisé  ses députés pour  adopter la limitation du mandat présidentiel et les élections présidentielles au suffrage universel à deux tours,  tandis que les élus membres de la coalition de l’opposition quittaient l’hémicycle ;  presque un paradoxe.

Comble de camouflet pour le G14, après l’adoption par les 2/3 des parlementaires tous issus de la majorité de la limitation de mandat et des élections présidentielles à deux tours, si le référendum annoncé se soldait par un oui, la paternité des réformes sera attribuée  à Faure Gnassingbé. Qui passerait ainsi, en quelques mois de l’image d’un chef d’Etat réfractaire au changement, à celle du président qui aura fait faire au Togo, des sauts qualitatifs en matière constitutionnelle et institutionnelle. Pour la postérité et pour l’histoire.

CHERCHE SOUTIENS :

Outre la mobilisation qui s’effrite, le G14 doit compter avec les soutiens qui se raréfient. D’abord sur le plan financier, l’argent étant le nerf de la guerre et des manifestations. Celles-ci coûtent chères comme l’a reconnu Fulbert Attisso , le leader de « Notre Cause Commune »,  chez nos confrères de Nana FM.

Elles étaient financées pour une bonne part par des cagnottes provenant des milieux issus de la diaspora, plus ou moins identifiés et avec la transparence réduite à sa plus simple expression. Au plus fort des manifestations, les sommes qui parvenaient à la coalition par différents circuits étaient importantes, pouvant atteindre une dizaine de millions par semaine.

Les mauvaises langues soutiennent d’ailleurs que c’est pour continuer à bénéficier de cette manne financière dont il ne faut attendre par ailleurs aucun compte, que les manifestations sont maintenues. Dans tous les cas, la tendance est baissière : les généreux donateurs hyper motivés au départ par l’idée de la chute imminente du régime, se rebiffent de plus en plus, comprenant que l’addition risque d’être au final plus lourde que prévue ; Faure Gnassingbé étant visiblement encore bien place.

A cela, il faut ajouter que la caisse du PNP, plus fournie,  alimentée par les réseaux ethnico-religieux ne se confond pas avec celle du G14 ; le parti de Tikpi Atchadam préférant jouer solo sur le plan financier. De fait, la coalition commence à être confrontée à des difficultés financières, qui vient compliquer un climat déjà lourd et délétère, sur fond guerre de leadership et de désaccord sur la méthode de la poursuite du combat.

Ensuite sur le plan des soutiens moraux. Au début de la crise, plusieurs voix nationales, quelque peu disparues, volontairement ou involontairement inaudibles jusqu’alors, tout comme des personnalités internationales se sont prononcées ouvertement en faveur des mouvements en cours. C’est le cas de Me Jean Dégli, Pr Magloire Kuakouvi, Dany Ayida etc., des  anciens présidents ghanéen et nigérian Jerry Rawlings et Olusegun Obasandjo, de l’homme politique béninois Albert Tévoédjré, voire du  ministre gambien des Affaires étrangères  Ousainou Darboe qui, quant lui,  a carrément  franchi le Rubicon , appelant   au départ de Faure Gnassingbé au mépris des règles diplomatiques , provoquant ainsi l’ire de Lomé.

A défaut de prendre position ouvertement, certaines chancelleries occidentales regardaient et murmuraient derrière leur mur, toute la sympathie qu’ils avaient pour « cette révolution harmattan du Togo »,  tandis que les opposants écumaient les salons de plusieurs leaders de la sous-région , dont ils avaient l’oreille attentive.

En six (6) mois les choses ont véritablement changé. Les positions de plusieurs  leaders d’opinion locaux ont évolué, ou en tout cas connu des nuances. Les Universités Sociales du Togo (UST) du Pr David Dosseh, proche de l’Alliance Nationale de Changement ( ANC) ont  pris position par exemple contre le départ avant la fin de son mandat de Faure Gnassingbé. Dani Ayida et le Pr Magloire Kuakouvi demandent au G14 de privilégier l’opérationnalisation des réformes à une chimérique démission du chef de l’Etat, tandis que Me Jean Dégli dénonce la « prolongation inutile des manifestations sans une réelle volonté de trouver des solutions aux problèmes ».

A l’international, monsieur Darboe s’est platement excusé de son impair diplomatique et rentré dans les rangs en soutenant les positions et les initiatives de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Obasandjo et Rawlings ont fait du rétropédalage et exprimé leur désolation à Faure Gnassingbé ainsi qu’il l’a confirmé lui-même. Tévoédjré assure pour sa part n’avoir pas eu à l’époque, toutes les cartes en main.

Plus généralement, l’opposition est de plus en plus isolée, comme l’a révélé Focus Infos dans sa parution précédente N° 194 ; la communauté internationale exigeant d’elle d’aller au dialogue avec le pouvoir, tandis que la communauté sous-régionale et ses leaders leur fermant la porte de leurs palais, en dehors des messages fermes et directs pour un dialogue intertogolais. Signe des temps : une manifestation annoncée de résidents togolais à Accra a été réprimée par les forces de l’ordre , tandis qu’elle était interdite à Dakar.

C’est qu’après plusieurs semaines de manifestations préjudiciables pour le pays, beaucoup qui considéraient comme légitimes les revendications à l’opérationnalisation des réformes et les soutenaient se sont rebiffés. Face d’abord au mot d’ordre changeant au fil des jours et à des revendications illisibles et fantaisistes. Ensuite à cause du caractère violent, avec l’instrumentalisation de la religion et de l’ethnie que le PNP a imprimé au mouvement, longtemps nié par ses leaders mais qui ne résiste pas aux faits et à l’analyse. Enfin pour l’homogénéité qui n’est qu’apparente au sein du G14, où chacun joue au fond sa propre partition et élabore son agenda caché.

De fait, les soutiens assumés ou plus discrets du début prennent leurs distances avec un mouvement dont ils n’arrivent plus à saisir ni le sens ni l’objectif. Au point où l’un des leaders intellectuels l’ayant inspiré, l’ancien ministre François Boko, en soit lui-même obligé  de  s’en éloigner,  tactiquement, pour jouer sa propre carte. Début d’une prise de conscience du retournement des choses ? Les messages de l’ex-commandant Olivier Amah installé au Ghana qui campe le conseiller militaire et insurrectionnel de certains membres du G14, sont désormais reçus avec beaucoup de circonspection et le pont semble être coupé avec d’autres.

FAIRE LES REFORMES :

Dans ce contexte, la tentation sera grande pour le pouvoir de jouer la montre sur le terrain des réformes. Et même, sous la pression de quelques « faucons », de les renvoyer aux calendes grecques. En effet, l’opposition à cause de ses incohérences et de son inconsistance a perdu peu à peu la main au profit du régime en place, dans le rapport de force imposé depuis cinq (5) mois, et qui lui était plutôt favorable, en plusieurs points de vue. Mais ce choix, qui ferait une lecture erronée de la situation, serait une grave erreur.

Car, en dépit de l’inconstance de l’opposition et de son incapacité à incarner pertinemment  les aspirations de ses  partisans, il y a une forte demande d’évolution constitutionnelle et institutionnelle dans le pays, doublée d’une exigence de progrès politiques et économiques.  De fait, la paix et la concorde sociales, nécessaires à la poursuite et au renforcement des chantiers socioéconomiques en cours, ne peuvent être préservés qu’au prix des réformes souhaitées.

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