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Peut-on critiquer les sondages ?

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Lors de la publication de son enquête le 19 avril dernier à Agora Senghor, le Centrer for Research and Opinions Polls a indiqué la méthodologie utilisée pour sa réalisation.

•Un échantillon nationalement représentatif des citoyens adultes
L’ensemble des répondants sont aléatoirement sélectionnés.
L’échantillon est distribué à travers les régions et les zones urbaines/rurales proportionnellement à leur part dans la population nationale.
Chaque adulte a une chance égale d’être sélectionné.
•Des interviews dans la langue de choix du répondant
•Un instrument d’enquête standard pour tous les pays permettant des comparaisons interpays
•L’enquête a interviewé 1 200 adultes togolais. Un échantillon de cette taille donne des résultats avec une marge d’erreur de +/-3% à un niveau de confiance de 95%.
Il faut noter également que les femmes et les hommes ont été notés à égalité (50%-50%), 40 % des localités sondées sont urbaines contre 60% rurales. Parmi les sondés, 13% n’ont aucune indication formelle, 28% ont un niveau primaire, 47% secondaire, et 11% post secondaire. Ils sont 69% de religion chrétienne à avoir été interrogés, 12% musulmans et 20% sans religion.
Pour autant, quelle est la vraie valeur de ce sondage ? Et peut-on le critiquer ? Il est aujourd’hui considéré que les sondages d’opinions sont un mode d’expression démocratique qui permet d’exprimer la « volonté populaire », de « donner la parole » au peuple. Il serait une modalité d’expression du peuple.

Cependant, lorsque l’on observe les conditions dans lesquelles ceux-ci sont réalisés et utilisés, la situation pose question. Il suffit d’analyser l’essence et le fondement-même des sondages d’opinion pour en rendre compte : les présupposés sur lesquels ceux-ci s’appuient ne sont que rarement vérifiés.

Dans Faire l’opinion, le nouveau jeu politique, Patrick Champagne livre une analyse exhaustive de ce phénomène et rend possible un regard bien plus critique sur ce que sont réellement les sondages d’opinion..

Selon un article signé Charlène Calderaro et publié chez nos confrères d’Agora Vox, la première chose qui saute aux yeux, est la suivante : les sondages d’opinion prétendent exprimer « l’opinion publique » : quelque chose qui, en fait, n’existe pas. Elle cite Pierre Bourdieu qui, dans son ouvrage L’opinion publique n’existe pas, nous dit qu’on la considère comme une « sommation purement additive d’opinions individuelles ». Or , selon lui, ceci sous-entend trois présupposés, rarement vérifiés. En premier lieu, questionner un enquêté sous-entend qu’il y ait un consensus sur les problèmes évoqués, c’est-à-dire un accord sur les questions qui méritent d’être posées. Ensuite, cela signifie aussi que tout le monde peut avoir une opinion sur ces problèmes. Enfin, le troisième présupposé réside dans le fait que toutes les opinions se valent, autrement dit que chaque opinion a la même force sociale. Ces trois présupposés fondent la pratique des sondages d’opinion, et force est de constater qu’ils sont difficilement vérifiables. A défaut d’exprimer l’opinion publique, qui en réalité est elle-même un artefact, les sondages d’opinion sont une modalité du travail de construction de l’opinion publique : ils parviennent eux-mêmes à donner à l’opinion publique sa forme particulière. Ils s’imposent effectivement comme donnant une norme à l’opinion publique, une norme prétendue exister d’elle-même, alors même qu’elle est construite par les sondages. Produire quelque chose en faisant croire que celle-ci existe par elle-même, naturellement, telle est la méthode subtile utilisée.
Ensuite, la production de chiffre, de statistique, apparait comme l’achèvement du travail des sondeurs, comme une finalité qui concrétise les résultats, rendus recevables par l’argument selon lequel « Les chiffres parlent… ». Les chiffres parlent, certes, mais encore faut-il scruter la façon dont ils ont été produits et révélés au grand jour.

Prenant exemple d’un sondage libellé comme suit, « Certains disent que pour s’en sortir, il faut introduire plus de libéralisme dans la société française. Etes-vous tout à fait d’accord… ? madame Calderaro soutient que le fait d’évoquer le libéralisme aux enquêtés sans même s’entendre sur le sens du terme, et sans que tous les citoyens y aient réfléchis au préalable, induit forcément le fait qu’une « opinion publique » sur le sujet n’existe pas, ou en tout cas n’existait a priori pas : ce sont les résultats de l’enquête d’opinion qui ont conduit à sa production, bien que la question suivante révèle un artefact inévitable dans les réponses de la première.

Et ce n’est certainement pas le nombre 40 qui ressortira de cette enquête, nombre représentant le pourcentage des personnes interrogées qui répondent en réalité à une autre question que celle qui leur est posée. Cela signifie bel et bien que 40% des interrogés n’ont aucune opinion sur la question effectivement posée.

D’après Patrick Champagne, l’objectif n’est pas de mieux voir la réalité, mais de créer un effet de consensus : il faut qu’une majorité se déclare au cours de l’enquête, rendant possible l’énoncé : « les français pensent que, veulent que… ». Les sondeurs « confondent ce qui existe en fait avec ce qui normativement posé comme devant être », ce qui lui permet de réfuter l’argument d’Alain Lancelot évoqué précédemment. La multiplication des sondages d’opinions a en fait délégitimé leur objectivité puisque, techniquement, les questions évoquant tous les aspects de l’actualité n’ont pas créé consensus dans la population, et par là-même, « l’opinion publique » à leur égard est parfois inexistante ou alors, en tous cas, inégalement répartie entre les différentes couches de la population.
Par ailleurs (oui, il y a pire), en observant les modalités de réalisation des sondages d’opinions, on constate que la forme est aussi cruciale que le fond et donne souvent lieu à des effets trompeurs. En ce qui concerne le fond, le premier risque est celui d’imposition de problématique ; il correspond à ce que nous avons vu précédemment, et d’après Pierre Bourdieu, « un effet exercé par toute enquête d’opinion qui résulte du fait que les questions posées ne sont pas des questions qui se posent réellement à toutes les personnes interrogées ».
A ce risque s’ajoutent les effets de passation, qui sont une violence symbolique exercée par l’enquêteur sur l’enquêté en raison des différences de propriétés sociales. Cela signifie que le dispositif du questionnaire peut avoir un effet intimidant car il reproduit un principe scolaire selon lequel « il faut donner la bonne réponse », ce qui pousse l’enquêté à répondre coûte que coûte plutôt que de perdre la face. Les effets de contexte, eux, signifient que les enquêtés cherchent à s’adapter à ce qu’ils croient qu’on attend d’eux, en d’autres termes, cherchent à se fondre dans la norme. C’est notamment suite à cet effet qu’une partie de l’électorat front national ne souhaite pas se prononcer en faveur du parti qu’ils élisent, car ce dernier étant à un extrême de l’échiquier politique est considéré comme « pas dans les normes ».

La forme est tout aussi importante : la formulation des questions en dit long sur les réponses. Selon qu’elles sont ouvertes ou fermées, l’enquêté a plus ou moins de liberté de réponse. Lorsqu’il s’agit de questions fermées, plusieurs effets peuvent se faire sentir. Tout d’abord les effets de légitimité : la formulation des questions va indiquer ce qu’il est légitime de penser sur le sujet abordé, ou encore la naturalisation de la question qui induit un effet de stigmatisation par la question : c’est le cas des questions débutant pas « on classe habituellement… ». Ce type de formulation crée une normalisation de la réponse et donne l’impression que ne pas répondre courrait le risque de ne pas être dans les normes.

Par ailleurs sont à évoquer les effets cognitifs : les mots introductifs, loin d’être un détail, influencent la réponse : c’est la différence entre « croyez-vous » et « est-ce que vous croyez », ce dernier atténuant le caractère normatif de la formulation. Oui, aussi fou que cela puisse paraître, on constate une différence entre « Croyez-vous en Dieu ? », question à laquelle 81% des interrogés répondent oui, et « Est-ce que vous croyez en Dieu ? », à laquelle 66% répondent oui, et ce la même année (2).

La substitution de termes synonymes est également à prévenir car les synonymes ne sont en fait pas neutres et ne sont pas réellement équivalents bien qu’ils soient censés l’être : ils peuvent avoir des connotations différentes, qui vont modifier la propension de l’enquêté à répondre d’une manière ou d’une autre.

Ensuite vient l’effet d’acquiescement, celui des yeasayers (littéralement, « ceux qui disent oui »), qui donne lieu à une capacité de persuasion rendant la propension de l’enquêté plus élevée à dire oui ou à aller dans le sens qui est celui favorisé par l’enquêteur.

Enfin, le dernier mais pas des moindres concerne l’ordre d’énumération des items de réponse conduisant à un effet de liste : en énumérant un certain nombre d’objet, les enquêteurs gardent à l’esprit que le premier et le dernier objet cité a une probabilité plus élevé d’être choisi par l’enquêté, et cela pour des raisons mémorielles. Ce sont tout autant d’éléments qui nous permettent d’affirmer que la production de résultats objectifs semble rarissime, et que les sondages d’opinion peuvent alors être détournés pour servir les intérêts de divers groupes.

Souvent considérés comme une modalité d’expression du peuple, ils sont en fait une modalité de construction de « l’opinion publique » : ils n’éclairent pas sur ce que pensent les citoyens, mais prétendent apprendre aux citoyens ce qu’ « ils » pensent. Ce qu’ « ils » pensent, puisque « l’opinion publique » prétend représenter une unité qui en fait n’existe pas, car elle repose sur des présupposés qui ne sont que peu ou prou vérifiés.

Pour ces raisons, les résultats des sondages d’opinions peuvent servir les intérêts de différents groupes : le gouvernement et ses dirigeants, les leaders des partis politiques, la presse et ses journalistes… c’est en cela que se confirme leur caractère biaisé et tourné à l’avantage de quiconque s’en sert et tente d’en extraire sa propre légitimité.

Ils permettent à la presse d’exprimer de façon plus légitime ses propres couleurs et positions politiques, apparaissant comme ratifiées par le peuple, ou encore de « faire le buzz » en recherchant le gros chiffre. C’est notamment le cas de ce sondage réalisé par la Sofres : « A votre avis, qu’est-ce qui explique le mieux la délinquance de certains jeunes ? Est-ce surtout un problème familial, les parents ne jouent pas leur rôle (manque d’attention aux enfants, mésentente), ou bien est-ce surtout un problème de société (chômage, violence dans les médias) ? ». 57% des enquêtés ont répondu qu’à leur avis c’était surtout un « problème de société », ce qui a permis au magazine de tirer en gros caractères : « Délinquance : la famille n’est pas coupable ».

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