Plus de 10% de Togolaises victimes de viol

0
258

 

C’est un sujet dont on parlait peu et qui fait maintenant la une de l’actualité,  depuis qu’une vidéo devenue virale, a circulé sur les réseaux sociaux. On y voit un individu tenter d’imposer une relation sexuelle anale à une jeune fille. Les dénonciations ont été à la mesure du choc provoqué dans l’opinion par la séquence, d’autant qu’elle a été suivie quelques jours plus tard par d’autres vidéos exposant la nudité de plusieurs filles.  De fait, un mouvement, dénommé «  Non c’est non » a été lancé pour dénoncer les violences et abus exercés sur les femmes. Il a organisé le 04 octobre dernier, avec le soutien de plusieurs organisations féministes, un sit-in de quelques minutes devant le ministère de la Promotion de la Femme.  Quelle est l’ampleur de ce phénomène et quelle prise en charge pour les victimes ? Eléments de réponse dans ce dossier.

 

L’Afrique est l’endroit  où l’on recense le plus de viols, selon les Nations Unies. Si aucune zone n’est  épargnée par le phénomène, notre continent possède cependant un triste record : celui du taux de viol par habitant le plus élevé au monde. Plus de 37% des femmes, soit plus d’une Africaine sur trois, auraient subi des agressions sexuelles au cours de leur vie. Selon l’étude « The World’sWomen 2015 : trends and statistics » publiée en avril 2016, l’Afrique détiendrait  le triste record d’abus sexuel dans le monde. En Afrique du Sud par exemple, plus de 50.000 femmes sont violées chaque année selon la police. Un chiffre largement sous-estimé selon plusieurs associations car beaucoup de victimes ne portent pas plainte, découragées par l’inefficacité de la police et du système judiciaire.

En République démocratique du Congo, le nombre de victimes de viol reconnues s’élève à plus de 500 000 depuis 1996. D’ailleurs, le viol dans ce pays a valu ce 05 Octobre le prix Nobel de la paix au Dr Denis MUKWEGE, le gynécologue qui soigne les femmes violées.

 

Etat des lieux

 

Acte par lequel une personne impose à une autre des relations sexuelles par la force et la violence, le viol selon l’article 211 du Code pénal togolais « consiste à imposer par fraude, menace contrainte ou violence des relations ou pénétrations sexuelles à autrui ». Précisons ici qu’il y a une évolution jurisprudentielle traduite par le législateur togolais.  Le viol ne se limite plus seulement à une pénétration sexuelle mais il englobe toute autre forme de relations sexuelles, attouchement sexuel et autre non consenti. La notion de fraude incluse dans la définition est également importante. « Si vous amenez  une personne par des moyens détournés à avoir des relations sexuelles avec vous sans son libre et entier consentement, vous êtes coupable de viol » précise le texte.

De fait, selon l’Enquête Démographique de Santé de 2013-2014,  environ une femme togolaise sur dix, soit 11% de Togolaises, a été victime de violence sexuelle une fois dans sa vie. Ici comme ailleurs sur le continent, le viol est un phénomène qui malheureusement n’épargne aucune catégorie de femmes, quels que soient son niveau d’études ou  son rang social, sa religion ou son statut matrimonial. Même au sein des couples mariés ou des personnes vivant en concubinage, on rencontre des cas de viol. Et pourtant, le sujet reste tabou, comme d’ailleurs tout ce qui touche au  sexe. C’est difficile pour une victime du viol d’en parler. Celles qui ont le courage de le faire subissent tellement de pression par la suite, qu’elles préfèrent y renoncer. Or, le viol laisse toujours des séquelles sur la victime.

 

Au total, ce sont au moins 20% des femmes togolaises qui ont eu à subir des violences sexuelles si l’on considère l’inceste, la pédophilie et le viol. Au cours du troisième trimestre de l’année 2017, le Centre d’écoute du Groupe de réflexion femme démocratie et développement (GF2D) sis à Lomé, a enregistré 05 cas de viol. Ce qui représente 3, 3% des autres problèmes juridiques soumis par les visiteurs du centre. Plus inquiétant est le chiffre fourni par le Centre Kékéli, sis également à Lomé et qui a pour cible prioritairement les enfants. Selon ce centre, ils reçoivent annuellement 60% de plaintes liés au viol sur mineur.

 

Témoignages :

 

Le viol intervient souvent dans la sphère familiale ou l’entourage proche. Ce sont des personnes en qui  les filles ont confiance, sans intention sexuelle.  Tel est le cas d’Afi (nom d’emprunt), une jeune fille de 17 ans, qui a été abusée par son père. Un soir, profitant de l’absence de la belle-mère, le géniteur a imposé des relations à sa propre fille. Acte qu’il va récidiver plusieurs fois avant que sa victime ne porte plainte, lassée d’être un joute sexuel.    Après avoir nié les faits, le papa finira  par reconnaitre son acte et écopera 12 mois d’emprisonnement.

Quant à Amivi, 8 ans, c’est son  beau-frère qui a profité de l’absence de sa petite amie pour forcer la petite une nuit à coucher avec lui. Après l’acte délictueux, l’enfant a commencé par saigner. Pris de panique, il l’a  lui-même  conduit dans un CMS. Arrivée dans le coma, vu la gravité du cas, elle  a été référée au CHU. Le lendemain après réanimation, le présumé auteur est entré dans la salle d’hospitalisation de l’enfant pour la menacer de ne pas dévoiler son identité mais de plutôt dire qu’elle a été agressée dans la rue. Malheureusement pour lui, l’enfant finira par avouer la vérité. Le violeur a été pris et jeté en prison.

 

Parfois, le viol est  collectif. C’est ce qu’a vécu la petite Emilie, 12 ans. Alors qu’elle rentrait d’une course pour sa maman, elle a été enlevée et conduite dans une maison isolée, avant qu’une relation sexuelle ne lui soit imposée par deux jeunes apprentis. Le petit Gaston quant à lui a été victime du coiffeur de son quartier qui lui faisait faire des fellations.

 

Les dommages crées par le viol

 

Le viol créé chez l’individu des dommages. Ceux-ci sont prioritairement au nombre de trois types selon Tony BOU, psychologue-clinicien et de la santé.  Il s’agit d’abord du désir sexuel :   lors du viol l’espace sexuel est violé. Ainsi certaines victimes présentent l’hypoactivité sexuelle qui est l’absence ou la déficience de désir sexuel. Parfois, cette absence se traduit également par un évitement de tout contact génital. Ensuite, il y a le trouble de l’orgasme. Ici contrairement au premier cas, le désir est là, mais il y a une absence ou un retard persistant après une phase d’excitation pour atteindre l’orgasme. Il y a les troubles sexuels qui sont douloureux.

 

Ce qui entraine la dyspareunie qui est un trouble génital persistant répété associé au rapport sexuel et qui cause la douleur. Elle peut ressentir  aussi le vaginisme qui est une contraction volontaire au cours du rapport sexuel ce qui fait que la femme ressent une douleur au moment de la pénétration qui entraine  le rejet de l’acte sexuel.

Enfin, il y a les dommages au niveau social et relationnel. « La femme victime du viol va avoir des problèmes au niveau de sa famille si elle est mariée, un problème par rapport à la sexualité dans le couple quand elle n’a pas le désir, quand elle doit ressentir la douleur lors des rapports sexuels », note le psychologue-clinicien.

L’ensemble de ces facteurs va avoir un rejailli psychologique, c’est-à-dire que cette femme ne va pas être heureuse dans son couple. « Elle va toujours se culpabiliser par rapport tout ce qu’elle ressent, se trouve étrange à elle-même. Elle vit dans un traumatisme et c’est là on peut parler de la prise en charge », nous apprend  BROU.

La prise en charge

 

La prise en charge se fait à deux niveaux. Quand la victime est reçue à chaud c’est-à-dire issue d’un viol dans les heures qui suivent. Elle  a un aspect médico-légal. Reçues à chaud, « il faut offrir aux victimes un espace d’expression pour qu’elles puissent extérioriser leur douleur sans se culpabiliser parce que quand une femme est victime du viol,  la première réaction de son entourage c’est de la culpabiliser : qu’est-ce que tu faisais  là-bas, pourquoi tu as porté çi, pourquoi tu as fait ça. Dans nos sociétés, on tente de décriminaliser le viol et à  culpabiliser la violée.

(Suite à la page 11)

Au cours de cette consultation, on donne la confiance aux femmes afin qu’elles puissent s’exprimer », souligne BROU.

L’autre aspect de la prise en charge concerne les femmes reçues suites aux conséquences du viol. Une femme va venir parce qu’elle n’a pas d’orgasme, elle n’a pas le désir.

Elle a des troubles de douleur peut-être parce qu’ elle avait été violée dans son jeune âge et elle-même n’imagine pas que cela puisse avoir des conséquences sur sa vie. Dans la prise en charge, « il faut la rassurer, qu’elle peut retrouver toutes ses potentialités de femme sur le plan génital ».  S’agissant de l’aspect médical, quand c’est à chaud, il y a beaucoup d’examens qui s’effectuent : le VIH, l’hépatite, des consultations gynécologiques pour diagnostiquer les infections sexuellement transmissibles. On peut aller jusqu’à des opérations chirurgicales au cas où la marge vaginale ou anale aurait une certaine effraction.

De toutes les façons, le viol laisse toujours des séquelles sur la victime qui vont perturber sa vie psychologique en lui donnant une faible estime de soi.

 

Rôle de l’entourage 

 

L’entourage a un rôle important à jouer. Il doit avoir un regard nouveau et compréhensif sur la question. Il ne faut jamais trouver une faute chez une femme violée. On ne doit non plus chercher à lui rappeler ni inventer des choses comme quoi tu as été de mœurs légères c’est pourquoi on t’a violée, ou tu as favorisé le viol.

Les partenaires doivent avoir un regard soutenant et des actes soutenants vis-à-vis de la victime en la conduisant immédiatement dans un centre de santé afin que les premiers examens gynéco soient faits, les tests notamment le VIH. Si c’est négatif, elle doit être dans les 48h mise sous traitement spécial pour éviter qu’elle ne soit infectée par le VIH au cas où son violeur soit un porteur du VIH.

Psychologiquement, il faut la faire suivre par un psychologue-clinicien qui va lui permettre de s’exprimer, de donner son vécu et de réparer les dommages et les séquelles psychologiques.

Combattre le viol est avant tout une question d’éducation et de sensibilisation. Les femmes doivent souvent éviter de se retrouver dans des environnements suspects où on peut facilement les violer, se retrouver dans un environnement obscur avec quelqu’un qu’on ne connait pas suffisamment et qui pourrait avoir des tendances à violer. Ou se retrouver avec quelqu’un qui a déjà commis le viol qu’on sait. Se retrouver  seul dans une rue la nuit ou la journée où quand on crie personne ne viendra. Si les femmes et les parents doivent sensibiliser les enfants pour qu’elles ne soient pas victimes du viol.

Un arsenal juridique répressif

L

e code pénal punit de réclusion criminelle de cinq (05) à dix (10) ans et d’une amende de deux millions (2.000.000) à dix millions (10.000.000) de francs CFA tout auteur de viol. Si la relation sexuelle est imposée par la violence, la contrainte ou la menace par un conjoint à un autre, elle est punie d’une amende de deux cent mille (200 000) à un million (1 000 000) de francs CFA ou de sept cent vingt (720) heures de travail d’intérêt général. En cas de récidive, la peine est de dix (10) à douze (12) mois d’emprisonnement et d’une amende d’un million (1 000 000) à cinq millions (5 000 000) de francs CFA.

Malgré cet arsenal répressif,  plusieurs victimes hésitent encore à porter plainte ; et parmi celles qui franchissent le pas, certaines se rétractent en chemin, confie Mme MicheleNoussoessi AGUEY, Secrétaire générale GF2D. Certains parents préfèrent un règlement amiable à une exposition judiciaire.

Au Centre Kékéli, spécialisé dans ces genres d’infraction, « lorsque nous sommes saisis, nous conseillons aux victimes d’appeler le numéro gratuit « Allo 10 11 » pour que l’appel soit comptabilisé dans les statistiques.  Puis,  nous demandons  aux victimes d’aller  déclarer  dans un commissariat pour qu’une réquisition soit prise pour un médecin ; ce qui permettra de faire l’expertise de viol. Ce n’est qu’après que nous suivons les procédures judiciaires », nous a confié Alex Abalo MEBA, juriste au sein du centre.

Très souvent la procédure judiciaire aussi fait peur aux victimes qui ont peur d’être stigmatisées. Les pesanteurs socio culturels, l’environnement familial et autres ne leur sont pas favorables.  « Malheureusement ces victimes se sentent un peu indexé par la population, par la famille, elles ne reçoivent pas le soutien qu’il faut pour leur permettre de surmonter le choc psychologique que ce viol leur a imposé, c’est pourquoi il est important que nous puissions mettre en place un programme qui puisse accompagner toutes les victimes sur le plan psychologique, sur le plan médical, et juridique », suggère Mme AGUEY.

Commentaire

Commentaires

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

17 − 16 =