Catastrophe sur la côte togolaise

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Des maisons ravagées par la mer à Baguida laissant visible que des puits

Problème récurrent sur la majeure partie de la côte togolaise, l’érosion côtière, d’origine naturelle, s’est aggravée au fil des années sous l’effet des facteurs anthropiques. Dans ce dossier, FOCUS INFOS relève la catastrophe sur le littoral et l’urgence d’une réaction rapide pour éviter le pire.

Les reliques de quelques maisons visibles le long de la côte togolaise témoignent de l’avancée de la mer depuis quelques années. Le spectacle y est par endroits désolant : les vagues marines ont emporté la quasi-totalité des constructions. Les édifices qui trônaient encore à une époque entre 15 et 30 mètres de la mer ont été ravagés.
D’après un rapport d’étude de la Mission d’observation du littoral ouest africain (MOLOA) réalisée en 2015, le recul du trait de la côte togolaise avoisine 20 mètres par an aux points les plus critiques tels que Baguida-plage Katanga, Agbavi et Doèvikopé.

« Jusqu’en 2012, la mer se situait loin de nos habitations. Et la plage était verdoyante, remplie de filaos et de cocotiers. Aujourd’hui, la mer a tout avalé. Elle ne laisse rien sur son passage » témoigne Folly Godwin, un résidant d’Afiadégnigban, village situé sur la côte. « Il y a encore trois ans, j’avais deux voisins. Aujourd’hui, ma maison est la seule encore debout, mais les vagues touchent déjà mes murs » ajoute-t-il.
Une grande partie de l’hôtel résidence Madiba située en bordure de mer à Avépozo est aussi absorbée. « Il y avait un grand espace entre l’hôtel et la mer en 2015 à l’inauguration de ce site. A partir de 2017, deux ans plus tard, j’ai constaté l’avancée progressive de celle-ci. En 2018, elle a pris une vitesse considérable qui nous a inquiétés », confie pour sa part le directeur général de l’hôtel Rémy Moêvi.

« Généralement, nous constatons la montée de la mer entre juin et septembre. Mais depuis 2018, même en mars le danger est à nos portes », indique Kagni, pêcheur résidant à Doèvikopé.

Une partie de l’hôtel résidence madiba ravagée malgré quelques travaux de protection du site

Cette montée de la mer détruisant les habitations, provoque ainsi la disparition des villages situés sur la côte. En effet, les riverains sont pour la plupart contraints d’abandonner leurs maisons, pour préserver leurs vies. « Il y avait du monde dans notre village Agbavi dans les années 90 : des pêcheurs et des agriculteurs. La montée de la mer a fait fuir les habitants qui ont perdu aussi bien leurs maisons que leur travail. La montée des eaux a également entraîné la raréfaction des poissons. Aujourd’hui, une grande partie de notre village se retrouve dans la mer » explique Ayivi Tétégan, résidant de la localité.
A l’instar de ce village, plusieurs autres du littoral se retrouvent également en grande partie dans la mer.

Les ouvrages, véritables accélérateurs de l’érosion

La construction du barrage d’Akossombo sur la Volta au Ghana en 1963 et plus tard celle du port autonome de Lomé en 1967 sont les premiers responsables de la situation. Elles ont en effet provoqué l’accumulation du sable à l’ouest du port, d’où le ravage de l’est de la côte par les vagues de la mer.

«Ce phénomène d’érosion côtière est principalement provoqué par la perturbation ou la désorganisation du transit sédimentaire qui est assuré par la dérive littorale, qui est en fait, un courant côtier de transport des sédiments de l’ouest vers l’est, soit du Ghana voisin vers le Togo. Les sédiments qui se déposent sur la côte togolaise proviennent essentiellement de l’embouchure du fleuve Volta au Ghana. En effet, c’est le fleuve Volta qui est le principal pourvoyeur de sédiments à toute la côte ouest africaine », explique Komi Adjaho, spécialiste de gestion des risques côtiers et environnement littoral.

« Le barrage d’Akossombo sur la Volta, dans son fonctionnement, empêche le courant côtier de transporter des sédiments. Par conséquent, la quantité de sédiment a connu une nette diminution sur la côte est (Togo, Bénin et Nigéria). C’est depuis ce temps, 1963, qu’a commencé le phénomène d’érosion sur nos côtes de façon lente», informe le spécialiste.
Ce phénomène qui ne s’est pas fait ressentir dans l’immédiat, s’est accentué avec la construction du port de Lomé autonome de Lomé. « La jetée principale du PAL qui s’étend sur une longueur de 1300 mètres bloque désormais le peu de sédiment qui arrive sur la côte», relève le spécialiste.

Les sédiments déposés permettent à la mer de faire son chemin dans le mécanisme normal. Mais arrivée sur la côte togolaise, dépourvue de sédiment, la mer est obligée de contourner les zones de blocage (port de Lomé) pour se recharger et continuer sa course, ce qui provoque son débordement. Ainsi entre 1967 et 2019, on note près de 1300 m d’avancée de la mer, d’après le spécialiste.

A ces causes lointaines, s’ajoute la récente construction des digues de protection contre l’érosion par Lomé Container Terminal (LCT) au port de Lomé en 2013 et du port de pêche 2018. « La construction d’une digue d’arrêt de sable de 300 mètres par LCT prolonge la jetée principale du PAL de 1200 mètres, qui provoque déjà l’érosion, à 1500 mètres. Plus la distance est grande, plus le danger est élevé », souligne le spécialiste qui précise que « le nouveau port de pêche présente les mêmes impacts que le port de Lomé avec une emprise réduite ». Il rappelle également que chaque mesure de protection prise sur une partie de la côte accentue le danger sur le côté est.

« Depuis la construction du port de pêche, la mer ravage davantage les maisons ici », confirme un résident de Togokomé, localité située sur la côte.
Quelques facteurs humains, en occurrence la commercialisation du sable-gravier de la plage dans la zone de Togokomé sont aussi responsables du phénomène ; même s’ils n’ont pas grande ampleur. Mais le spécialiste précise : « cette pratique sur une longue durée constitue un facteur important ». Ce qui a été d’ailleurs relevé par l’étude MOLOA de 2015. « Le poids démographique et les activités économiques de la zone littorale du Togo constituent une véritable pression qui risque de s’accentuer dans les décennies à venir ».

Cependant, et contrairement à une idée reçue, la construction du 3ème quai au port de Lomé, n’a aucun effet sur le phénomène d’érosion. « Le 3ème quai du groupe Bolloré est situé à l’intérieur du port, donc ne peut ni occasionner ni accentuer l’érosion sur la côte togolaise », rappelle le spécialiste, Komi Adjaho.

Initiatives des riverains

Des initiatives locales de riverains se sont multipliées pour faire face à la situation et limiter les dégâts, à défaut d’endiguer le phénomène. « Comme la majeure partie des habitants, j’ai placé des sacs remplis de sable le long de ma maison pour limiter les dégâts causés par les vagues » confirme Ayivi Tétégan.
« Face à l’ampleur de l’avancée de la mer, j’ai fait des investissements pour la réalisation des travaux le long de la résidence avec des roches. J’ai fait poser des balises sur une fondation de 9 mètres de large », indique pour sa part le directeur général de l’hôtel résidence Madiba.

Malheureusement, ces initiatives restent dérisoires face à l’ampleur du phénomène. « Malgré tout ce que j’ai fait, un beau matin de juin 2019, la mer a emporté une partie de ma maison et plus tard toute la maison » se désole Ayivi Tétégan

Des solutions durables toujours en attente

Plusieurs fois interpellé, l’Etat a notamment envisagé des solutions comme celle du programme West Africa Coastal Areas Management(WACA) financé par la Banque mondiale avec pour objectif global de réduire les risques côtiers qui menacent le littoral du Bénin, de la Côte d’Ivoire, du Ghana, de la Mauritanie, de São Tomé et Príncipe et du Togo.

Il s’agit de mettre en œuvre des stratégies durables et cohérentes entre les différentes échelles d’intervention afin d’assurer à long terme l’amélioration du cadre de vie de tous les acteurs occupant le littoral ouest-africain.

L’annonce de ce programme a été un soulagement pour les riverains. Mais bientôt 4 ans après son lancement, rien n’est encore fait sur le terrain malgré la situation très critique de la côte. Pointée du doigt pour son retard et sa lenteur, la coordination nationale du programme se défend : «le travail se fait à plusieurs niveaux. Il faut d’abord l’étude du phénomène, ensuite échanger avec les riverains pour recueillir leurs points de vue.Ces étapes sont suivies par celles d’étude de faisabilité et d’impact. Ce sont de gros travaux qui nécessitent beaucoup d’études. Après les études, il faut envisager la délocalisation et/ou l’indemnisation de certains riverains. Et après suivra l’étape de passation des marchés avant le début des travaux proprement dits qui doivent aussi prendre du temps», explique Dr Assimiou Adou Rahim, coordonnateur national du programme WACA-Togo. Autant dire que les travaux ne pourront débuter qu’en 2021.

«L’étude de terrain était censée prendre fin en juin dernier mais en raison de la pandémie, nous avons suspendu les sorties de terrain. Le processus va reprendre ce mois de juillet et les travaux pourront débuter en 2021 », promet le coordonnateur qui informe également que la réalisation des travaux se fait avec le gouvernement béninois qui assure le volet passation des marchés publics. « Nous travaillons également à leur rythme. Car si les travaux se font uniquement au Togo, le Benin connaîtra davantage l’érosion ».
Les autorités togolaises ont par ailleurs initié des travaux de protection de la côte dans le cadre du projet de dédoublement de la Nationale 2.

Financé principalement par la Banque Africaine de Développement (BAD) et la Banque Islamique de Développement (BID) à hauteur de 16 milliards de francs CFA, il vise l’aménagement de 28 épis rocheux le long de la côte et le rechargement en sable de la plage qui devraient permettre de ramener la vitesse de recul de la côte à 1 mètre par an, contre 15 à 20 mètres par an à l’heure actuelle.

La fin de ces travaux confiés à la société chinoise China Road and Bridge Corporation (CRBC), à la suite d’un appel d’offre, était prévue pour cette année. Mais jusqu’à fin juin dernier, rien n’est encore fait. Le retard observé dans le démarrage de ces travaux se justifierait par une nouvelle demande d’harmonisation des réalisations introduite par le gouvernement à ses bailleurs.

Ce qui nécessiterait une nouvelle étude de terrain avant le début des travaux. Nos tentatives d’en savoir davantage sur les raisons du démarrage du projet auprès de la Direction générale des Travaux Publics se sont avérées vaines.

Parallèlement, l’expérimentation d’une solution locale initiée par un Togolais à Gbodjomé devrait démarrer le mois prochain.
« Elle consiste en la construction des bus de sable le long du littoral. Ce projet est moins coûteux, soit un demi-milliard de francs CFA et pourrait soulager les riverains un tant soit peu », annonce le coordonnateur national du programme WACA-Togo. Cette solution intermédiaire sera expérimentée entre Gbodjomé et Agbodrafo.

Eviter le pire en attendant

Alors que la situation sur la côte est déjà critique, le pire s’annonce. Selon un communiqué signé le 07 juillet dernier par le préfet maritime, le capitaine de vaisseau Néyo Takougnandi, la mer devrait connaître une agitation entre juillet et septembre prochains.

Celle-ci révélée par les prévisions météorologique et hydrographique, « pourrait entraîner plusieurs impacts négatifs et risques dont l’érosion côtière ».

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