Les marchands d’illusions

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Qui l’eût cru ? Que plus d’un an après le début de la crise togolaise, les appels à la démission du Chef de l’Etat, au retour à la Constitution de 1992 ainsi qu’au vote de la diaspora, tous proclamés non négociables, feraient place à une dérisoire parce que marginale bataille de chiffonniers autour d’un siège à la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) ? Et pourtant, c’est ce à quoi nous assistons depuis plusieurs semaines, sans qu’à aucun moment les acteurs de cet énième marché d’illusions, essentiellement regroupés au sein de la C14, ne se sentent redevables d’un devoir d’inventaire. Bien au contraire !

 

Beaucoup se souviennent encore de cette scène surréaliste d’un jour de septembre, 2017. La crise était à son paroxysme, quelques semaines après  la violente irruption du PNP de TikpiAtchadam sur la scène politique nationale. Le Togo était devenu depuis plusieurs jours le pôle d’attraction des médias internationaux. Même l’arabisant Al Jazeera dont les reporters ne sauraient situer le pays sur une carte ne voulaient pas s’en laisser conter, sur « la révolution d’harmattan » qui se déroulait presque en direct, devant les caméras du monde. Bien évidemment, les grandes chaînes comme RFI et TV5 ouvraient leurs éditions africaines sur cet élan populaire en train d’emporter la « dynastie des Gnassingbé ». «  Les Togolais se sont réveillés » déclarait d’ailleurs  en « jouissant » et en applaudissant presque, l’un des reporters de la radio  française, en direct depuis les lieux d’une des manifestations.

 

C’est dans ce contexte, qu’à la chute d’une impressionnante  manifestation à Dékon , et sans doute porté par cette atmosphère survoltée et cette médiatisation sans filet, que Jean-Pierre Fabre, monté sur une caisse, va faire une déclaration solennelle et improbable. Le leader de l’ANC va, le plus sérieusement du monde, inviter le Président de la République à venir le rejoindre, afin de discuter des conditions de son départ. Surprise de certains leaders de la coalition qui assisteront médusés et ébahis aux envolées de l’ancien lieutenant de GilchristOlympio, se positionnant désormais comme le N°1 togolais. «  Nous n’étions pas dans la confidence » nous assurera le lendemain, un responsable de parti, membre de la C14. La foule quant à elle apprécie et surtout, y croit : la page du régime vient d’être tournée.

 

Elle applaudit, crie et chante à s’en rompre les timbres. «  Tout ce que nous voulons, c’est qu’il (Faure Gnassingbé, ndlr) discute avec nous des conditions de son départ du pouvoir… Si cette nuit il n’a pas démissionné, demain vous entendrez la bonne nouvelle » leur lance Jean-Pierre Fabre, leur promettant des confidences sur la suite des évènements.

Dans les jours qui vont suivre, aussi bien à la fin des manifestations que dans les médias, l’exigence reste la même et les enchères aussi élevées : Faure Gnassingbé doit partir. Cette revendication est non négociable et aucune autre issue à la crise n’est envisageable. A Jeune Afrique, le Chef de file de l’opposition affirme que la seule porte laissée ouverte pour le Président de la République reste  celle de la sortie. Selon lui, le projet de réformes constitutionnelles introduit entre-temps par le gouvernement arrive trop tard et relève du dilatoire.

 

Toutes ces déclarations font écho à celles faites par TikpiAtchadam aussi bien dans les cortèges que sur les médias internationaux. Notamment lors d’interviews exclusives et sans concessions accordées à nos confrères de TV5 et à RFI : Faure Gnassingbé doit partir et c’est le seul sujet qui intéresse le leader du PNP. A un leader, ne confiait-il d’ailleurs pas le 11 septembre qu’à la fin de la semaine, il serait au Palais de Kégué. Pendant ce temps, deux anciens ministres, surestimant leur influence et sous-estimant curieusement la capacité de résilience du pouvoir, se battaient déjà à propos de leur leadership sur la transition qui leur semblait à portée de main, sans doute induits en erreur par des sources qui se sont très vite avérées foireuses.

 

Statu quo :

 

Au début des manifestations, les mots d’ordre tenaient au retour à la Constitution de 1992, au vote de la diaspora avant que, grisés par le succès des manifestations, les leaders désormais réunis au sein de la C14, ne choisissent d’exiger la démission de Faure Gnassingbé. Le moins qu’on puisse dire est qu’après 15 mois de tensions et de crise, de pertes en vies humaines, de blessés graves, de dégâts matériels graves, de ralentissement économique, d’atteintes graves au vivre-ensemble etc…, rien n’a fondamentalement changé. Faure Gnassingbé reste Chef de l’Etat et toutes les autres institutions sont en place et continuent de fonctionner.

 

Bien plus, l’exigence de son départ a disparu de toutes les revendications ; au point où on croirait qu’elle date de mathusalem alors qu’elle était proclamée il y a à peine 12 mois. Même le retour à la Constitution de 1992 semble aujourd’hui classé au rang des chimères et seul le vote de la diaspora a fait l’objet de relevé dans la feuille de route de la CEDEAO, sans que sa mise en œuvre soit d’actualité proche. Tout ça pour ça ? C’est bien la question qui s’impose  lorsqu’à l’heure du bilan, l’on ne pourrait mettre dans la balance que le probable vote de la diaspora comme acquis de ses 12 derniers mois. Les plus optimistes diront que ces mouvements ont révélé une lame de fond dans le pays souhaitant des réformes constitutionnelles.

 

Qu’ils ont aussi réveillé une population qui paraissait jusque-là, apathique sur ces questions. Ils auront raison. Cependant, ces deux éléments n’ont jamais fait partie des objectifs affichés et il serait trompeur de les considérer comme tels. Il n’est d’ailleurs pas sûr que les milliers de personnes qui ont manifesté pendant cette période voulaient simplement démontrer cette lame de fond.

 

Allez donc expliquer à ceux qui ont perdu quelque chose ou tout d’ailleurs dans cette crise, que le plus important est que les Togolais se soient réveillés…Pour avoir voulu faire croire à l’opinion nationale et internationale qu’ils pouvaient atteindre des buts dont ils n’ont eu à aucun moment les moyens,  les leaders de la C14 ont vendu des illusions à leurs militants qui, les différentes tentatives d’organisation de nouvelles manifestations l’ont démontré, se démobilisent de plus en plus. L’échec patent de leur appel au boycott du recensement en est également la parfaite illustration, du décalage entre l’emprise que croit toujours avoir une partie de l’opposition sur les Togolais et la réalité.

 

Diversion :

 

Il est clair que lorsqu’on part de la démission de Faure Gnassingbé et qu’on en est réduit à batailler pour  celle de Me Jean-Claude Homawoo de la CENI, il y a quelque chose de presque ridicule dans la démarche. Pour plusieurs raisons. D’abord au fond, au-delà de ce qu’ils peuvent considérer comme une position de principe, la récupération du siège de l’UFC  par la C14 ne changera fondamentalement rien au rapport de force au sein de l’institution ; puisqu’on peut présumer que le représentant de l’administration ayant voix délibérative, voterait comme la majorité pour faire basculer la décision au sein de la CENI.

 

Ensuite, elle vient en contradiction avec le slogan selon lequel il n’y aurait plus d’élections au Togo sans les réformes. Pourtant, les représentants de la C14 se battent pour aller siéger dans une CENI qui a lancé le processus électoral devant aboutir au scrutin de décembre 2018. Enfin et surtout, elle se fonde sur des considérations aussi curieuses que le « bon sens, la logique, la justice », en s’asseyant allègrement sur les textes, notamment le Code électoral, la Loi Statut de l’opposition ainsi  et que le Règlement intérieur de l’Assemblée nationale etc.

 

Pour autant, tant qu’existeraient «  des militants gavés de formules évasives, qui ne demandent jamais des comptes mais qui s’adaptent facilement au changement des slogans » pour reprendre les expressions de Gerry Taama, les marchands d’illusions ont de très beaux jours encore devant eux.

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