Un crime sans coupables ?

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Migrants climb the fences separating the Spanish enclave of Melilla from Morocco in Melilla, Spain, Friday, June 24, 2022. Dozens of migrants stormed the border crossing between Morocco and the Spanish enclave city of Melilla on Friday in what is the first such incursion since Spain and Morocco mended diplomatic relations last month. (AP Photo/Javier Bernardo)

Les autorités marocaines ont cru devoir interpeller des migrants et reprendre, à partir d’hier, après un premier report à la diligence des avocats des migrants, le procès mettant en cause la responsabilité présumée de ces derniers dans le drame du 24 juin dernier dont les images, insoutenables, horrifient et horripilent jusqu’à maintenant, en Afrique et dans le monde entier.

C’est la réaction du Royaume Chérifien à la vague de condamnations à laquelle le monde entier a assisté, à la suite de ce que d’aucuns ont appelé « le vendredi noir à Melilla » où des migrants, subsahariens, dont 23 au moins sont morts à la frontière entre le Maroc et l’Espagne, au cours de leurs affrontements dit-on, avec les forces de l’ordre marocaines, alors qu’ils tentaient de rallier l’enclave espagnole de Melilla.

Le Maroc, en pleine offensive politico-commerciale sur le continent africain, tentera, c’est un truisme, son va-tout, pour infliger des sanctions exemplaires à ces migrants, « boucs-émissaires » d’une tragédie que nul ne veut assumer. L’opération « Ripolinage» à laquelle il a procédé en déconstruisant dans l’esprit des diplomates africains, l’image des scènes barbares de migrants subsahariens ensardinés, et rossés à volonté, participe de l’idée d’un déni total de sa responsabilité dans les atrocités survenues.

De fait, alors que les témoignages de migrants pointent une violence inouïe des agents marocains, le Royaume Chérifien parle de bousculades ayant entraîné le désastre. Certes, les migrants illégaux qui tentaient de rallier l’Espagne à partir de Nador n’étaient pas blancs comme neige. Ils auraient, selon des témoins et même les récits faits par des organisations de défense des droits humains, usé de violences. La probabilité n’est donc pas nulle que les décès et les nombreux blessés aient été enregistrés lors « des bousculades de la chute des migrants de la clôture de fer » lors d’« un assaut marqué par l’usage de méthodes très violentes de leur part ».

Mais pour autant, les autorités marocaines ne sauraient se dédouaner de leur part de responsabilité dans la survenue de ce drame. L’attitude des forces de sécurité marocaines donnant des coups même à des migrants à terre, dans certaines vidéos diffusées par l’Association marocaine des Droits Humains (AMDH) et authentifiées par le New York Times, dissimulait à peine, leur zèle à jouer le rôle du bon toutou de l’Espagne, le rôle du « gardien » assumé des frontières espagnoles, prêt à tout pour préserver les intérêts de son « Maître ».

Une sorte de retour de l’ascenseur du Maroc à l’Espagne après le réchauffement de leurs relations diplomatiques, favorisé par la reconnaissance par le pays de la péninsule ibérique de la souveraineté du Royaume Chérifien sur le Sahara Occidental, un territoire que revendique le Front Polisario, soutenu par l’Algérie.

A son corps défendant, le gouvernement espagnol aura bien sûr beau jeu de pointer les mafias spécialisées dans le trafic humain comme étant à l’origine du drame du 24 juin, le Maroc, des bousculades meurtrières occasionnées à la suite de l’assaut d’une rare violence qui aurait été menée par les migrants ; tentant ainsi de justifier les procès annoncés, alors que les migrants survivants, eux, ne diabolisent que les forces de l’ordre marocaines.

Un crime sans coupables ? On ne semble pas être loin de ce scenario, les parties se renvoyant réciproquement la responsabilité. Raison d’autant plus pour soutenir qu’il en faut plus qu’un procès pour rétablir les faits et la vérité. Une enquête indépendante, comme l’exigent l’Union Africaine et l’ONU contribueraient de manière plus crédible à la manifestation de la vérité. Difficile cependant de gager d’une adhésion du Royaume Chérifien à cette requête, lui qui aurait vite fait, d’enterrer des corps sans autopsie.