DECHETS, POLLUTION, EXPOSITION A DE GRAVES PATHOLOGIES : Les dangers de la lagune de Lomé

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Vue partielle du Lac Ouest de Lomé

Il se situe en plein cœur de la capitale. Ecosystème humide, le système lagunaire de Lomé se subdivise en trois « lacs » : lac Bè (29 ha), lac est (31 ha) et lac ouest (20 ha). Richesse naturelle et nourricière en poissons, cette lagune d’après plusieurs études scientifiques est hautement polluée. Entre les eaux de ruissellement et celles usées non traitées de la ville qu’elle accueille, et le déversement des ordures ménagères ainsi que le raccordement des fosses septiques des foyers, l’état du système lagunaire surtout dans sa partie ouest interpelle.

Bienvenue à « Bocca » 

En cette fin de matinée du 04 septembre, jonchaient encore au bord du lac ouest communément appelé « Bocca », des déchets ménagers. Quelques mètres plus loin, se sont entassés des plants mi- séchés de jacinthe d’eau prélevés quelques jours plus tôt par les pêcheurs.  L’air environnant n’était pas accueillant.

Il fallait bien réajuster son cache-nez pour progresser au large et rester vigilant pour ne pas mettre pied   sur un tas d’excréments humains. De loin, l’on apercevait dans l’étendue d’eau de couleur verdâtre, quelques têtes d’homme. Il s’agissait de pêcheurs, les uns tirant et les autres veillant sur leurs filets, jetés pour capturer quelques poissons.

Bienvenue dans l’environnement du Lac Ouest, point de départ ou source (dans la partie togolaise) du système lagunaire de Lomé. Il se localise entre les quartiers Nyékonakpoé, Kodomé, la frontière Togo-Ghana et l’avenue de la Victoire.

Un réceptacle de déchets

La  gune de Lomé dans son ensemble se présente comme un réceptacle final des eaux de ruissellement et de celles usées non traitées de la ville. « La lagune de Lomé est un système naturel qui se retrouve en plein centre urbain.  Par rapport à la topographie, elle se situe dans une zone de dépression. Cette situation géographique de la lagune fait d’elle une zone de convergence des ruissellements naturels », explique le professeur Kissao GNANDI, chef de département du Laboratoire de géologie et responsable scientifique du laboratoire GTVD (Gestion Traitement et Valorisation des Déchets), et auteur/coauteur de plusieurs travaux scientifiques sur le système lagunaire de Lomé.

De fait, la lagune accueille après les grandes pluies, des déchets ménagers et liquides provenant des dépotoirs sauvages et des caniveaux qui lui sont raccordés. Un détour y laisse entrevoir de grands caniveaux d’eaux usées connectés sans traitement. C’est l’exemple des eaux usées des hôpitaux proches de la lagune notamment le CHU Sylvanus Olympio, le plus grand centre hospitalier du pays. La lagune accueille également des eaux usées issues des ménages riverains. « Nous avons autour de la lagune une population ancienne de Lomé.  Tous les riverains n’ont pas de système d’assainissement autonome notamment, les WC et les fosses septiques. Il n’est donc pas rare de voir certains ménages brancher directement leurs fosses sur le système lagunaire. La lagune est juste un collecteur de déchets », détaille le professeur.

Un écosystème pollué  

Les   différentes  eaux   et déchets déversés dans la lagune constituent de potentielles sources de pollution. « Les eaux usées sont chargées de détergents, de graisses, de solvant, de débris organiques, de germes fécaux, peintures, colles, huiles de vidange, et sont déversées directement dans la lagune sans traitement préalable à travers le réseau de canalisation existant dans la ville », déclare Dr Tchaa Esso-Essinam BADASSAN, auteur d’un article publié dans la revue « Water » et intitulé « Geochemical Composition of the Lomé Lagoon Sediments, Togo: Seasonal and Spatial Variations of Major, Trace and Rare Earth Element Concentrations ». Dans cet article, il ressort qu’en termes de toxicité, les sédiments du Lac Ouest peuvent être classés en priorité élevée.

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De même, les eaux de pluie qui ruissellent sur les surfaces imperméables (toits des habitats, bitumes à la ville) finissent leur trajet dans les canalisations et/ou directement dans la lagune.

« En effet, au cours de leur trajet, les eaux de pluie transportent avec elles tout ce qu’elles rencontrent de produits organiques, chimiques, minéraux, matières en suspension, issus du trafic automobile, de l’érosion des sols pour être rejetés dans la lagune de Lomé qui représente le réceptacle final des polluants urbains », explique-t-il. Outre ces sources de pollution, le professeur de microbologie Blaise AMEYAPOH relève la contamination de l’eau de lagune liée à l’affleurement de la nappe phréatique et à l’insuffisance de l’assainissement dans les ménages. « La plupart des riverains n’ont pas de fosses septiques et à moins de deux mètres, l’on retrouve la nappe phréatique. Profitant de cette géomorphologie de la zone, les populations ne disposant pas de fosses septiques font le choix de déféquer à l’air libre. Ces excréta se retrouvent dans l’eau de la lagune après une pluie. Même ceux qui ont réussi à avoir des WC canalisent souvent directement leur puisard dans la lagune », révèle le microbiologiste.

L’autre source de pollution reste le lavage des peaux de bœuf et même de véhicules et d’engins à deux roues et dont les eaux sont directement déversées dans la lagune. Par ailleurs, l’on note selon les résultats des travaux scientifiques des chercheurs de l’Université de Lomé, une pollution liée aux activités agricoles.

Ils concluent dans l’une de leurs études que la pollution agricole serait due à l’utilisation de pesticides, d’engrais chimiques pour amender les sols et de tous les produits phytosanitaires. De fait, le long du lac ouest, principalement du côté nord, des activités maraichères sont menées par les populations vivant le long des berges. Le maraichage constitue ainsi une source potentielle de polluants organiques et chimiques, qui sont entrainés par les eaux de ruissellement et peuvent se retrouver dans la lagune.

Comme indice de pollution du système lagunaire, l’on note, entre autres, la présence des espèces végétales comme la jacinthe d’eau, un bioindicateur d’un milieu contaminé.

« Normalement, un milieu aquatique n’accueille pas beaucoup de végétaux à sa surface. Lorsque vous voyez des végétaux à la surface d’une eau naturelle, cela indique qu’il y a eutrophisation qui sous-entend la présence d’éléments nutritifs comme pour les plantes l’azote, le phosphore et le carbone », explique le professeur Kissao GNANDI. Cette eutrophisation bloque l’autoépuration des eaux, résultante des odeurs nauséabondes environnant à certaines périodes la lagune.

« Quand il pleut, principalement trois caniveaux charrient vers le lac des déchets. Ceux-ci sont issus des dépotoirs dont certains   sont de l’autre côté de la frontière au Ghana. Des riverains aussi déversent parfois des déchets directement dans les caniveaux. Leur accumulation pollue et perturbe notre activité de pêche surtout si la pluie est accompagnée de vents forts », témoigne le président de l’Association des pêcheurs pour l’Exploitation et le Développement de l’Espace Lagune (APEDEL), Badiba PADAGLANA. Non aménagé, le lac ouest provoque des noyades. Pour l’année encore en cours, 4 décès y ont été déjà enregistrés.

Malgré l’ANASAP et les pêcheurs

La lagune de Lomé est une ressource vitale pour plus d’un. Des centaines de ménages en tirent leur pain quotidien. En effet, l’activité de pêche dans les eaux de la lagune constitue l’activité principale de plusieurs d’entre eux.

« Même si l’eau est polluée ou que toutes les eaux usées sont déversées dans cette lagune, nous n’avons pas d’autre choix que de pêcher ici. C’est notre activité quotidienne qui nous permet de nourrir nos familles », estime Assoum TCHAMSE, secrétaire général de l’APEDEL.

Ainsi pour préserver leur activité, ces pêcheurs initient chaque lundi des opérations de salubrité autour de la lagune. Celles-ci consistent en la destruction des plantes aquatiques, notamment la jacinthe d’eau, et au ramassage des déchets solides encore flottants sur l’eau.

Les pêcheurs ne sont pas seuls dans cette bataille. Ils conjuguent leurs efforts à ceux de l’Agence Nationale d’Assainissement et de Salubrité Publique (ANASAP).

« L’ANASAP mène plusieurs activités de salubrité sur la lagune de Bè. Nous avons même une équipe spéciale dédiée à l’enlèvement des plantes et des déchets sur le lac ouest en face de la place Bonké. Nous entretenons aussi le canal d’équilibre. Nous y travaillons quotidiennement. Nous essayons aussi de curer de temps à autre ce canal », confie Désiré BITOKA, chef section communication à ANASAP.

L’ANASAP mène aussi des activités de sensibilisation des populations riveraines sur la nécessité de préserver l’environnement de la lagune saine. L’agence veille au mieux au respect de l’interdiction de connexion des évacuations des eaux usées des ménages à la lagune.

Un danger pour la population 

L’accumulation   de ces déchets et polluants constitue un danger pour les populations riveraines, comme celles consommatrices des produits halieutiques issus de ces eaux. « Nos travaux ont montré qu’il y  avait beaucoup de métaux lourds comme le cuivre, l’aluminium, l’arsenic, le mercure et bien d’autres qu’on retrouve dans l’eau, dans les sédiments et dans les espèces aquatiques surtout les poissons. L’on a remarqué aussi une forte bioaccumulation dans la chair des poissons au-delà des normes de ces métaux. Des risques sur la santé de l’homme sont bien réels », soutient le géologue, Kissao GNANDI.

L’étude réalisée par Tchaa Esso-Essinam BADASSAN sur la lagune révèle qu’à l’exception du Cobalt (Co) et du nickel (Ni) pour tous les sites (lac Bè, lac est, lac ouest), les autres éléments traces (arsenic, cadmium, monoxyde de carbone, chrome, cuivre, fer, magnésium, nitrate, plomb, zinc) ont des concentrations dans les organes de poissons supérieures à la norme de qualité pour la consommation. Les tests effectués sur un échantillon de tilapias prélevé dans les eaux de la lagune de Lomé révèlent que 60% des éléments trouvés ont des teneurs supérieures aux normes de qualité au niveau des muscles.

Selon les scientifiques, les éléments traces, de par leur caractère «ubiquiste, permanent, non biodégradable et toxique », peuvent s’accumuler dans les tissus des poissons à travers une contamination soit directe par l’eau, soit indirecte par voie alimentaire.

Au bout de la chaîne, l’homme se retrouve exposé à une certaine quantité d’éléments traces susceptibles de causer de graves problèmes de santé. Le risque de santé sur la population est aussi lié à la communication des eaux de la lagune avec la nappe phréatique de la zone.

« La nappe phréatique affleure à moins de trois mètres et même deux.  Les métaux lourds et les autres polluants chimiques qu’on retrouve dans l’eau de la lagune se retrouvent aussi malheureusement dans l’eau des puits dont les populations se servent généralement sans aucun traitement », confie le professeur et microbiologiste Yaovi Blaise AMEYAPOH.

« Normalement, c’est une source de protéines. Avec la pollution, la quantité de poissons que l’on pouvait capturer s’est considérablement réduite. Quand ils reproduisent, la chair est contaminée et ne devrait pas être autorisée à la consommation.  Mais malheureusement, tout ceci échappe à un contrôle sanitaire et ces poissons se retrouvent dans nos plats. C’est une source de maladie très grave que beaucoup ignorent encore », déplore le professeur Kissao GNANDI.

La consommation des poissons contaminés capturés dans cette lagune, interprète le microbiologiste AMEYAPOH, entraine des toxiinfections alimentaires. Selon ce dernier, les populations riveraines sont exposées à plusieurs maladies liées à la qualité de l’eau et à la défaillance d’assainissement. Il cite notamment la fièvre typhoïde et le choléra.

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